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Les sandales de Râma

Par Pournapréma

   Il existe aussi une édition du Râmâyana pour la jeunesse, publiée par Sri Mira Trust à Pondichéry. L’auteur, Pournapréma, alias Françoise Morisset, reste fidèle au texte sanskrit de Vâlmîki et offre une version simple et belle, accessible aux lecteurs de tous âges, qui y découvriront, mêlée aux aventures, l’âme de l’Inde. L’extrait ci-dessous se rapporte à la rencontre entre Bharata, le frère de Râma, qui a reçu le trône à l’instigation de sa mère Kaïkeyî, après que Râma eut accepté de le lui céder pour honorer la promesse de son père.

     Les beautés sauvages du mont Tchitrakoûta se déployaient devant les yeux d’amour de Râma et Sîtâ. Les roches énormes se mêlaient à la splendeur des milliers d’arbres aux fleurs de flamme et à l’émeraude velouté des herbages. Les pics dressés vers le ciel brillaient de jaune topaze, s’assombrissaient de rouge sang, scintillaient du mercure des lacs et s’argentaient de cascades glissant parmi le bleu sombre des tecks, des tamariniers et des kadambas.

   Au pied de cette montagne-déesse, la rivière sacrée Mandâkinî coulait, tranquille, et Râma et Sîtâ aimaient à s’y plonger ou à se reposer sur les berges à l’ombre des longs bambous qui caressaient le ciel. Les fleurs abondantes ployaient les branches des arbres, s’éparpillaient sur l’ivoire du sable, flottaient sans fin au long du courant. La biche venait boire avec son faon, et le léopard, et l’ours, et le tigre, et aussi l’éléphant, et chacun jetait son cri aux échos des collines et des ravins, affolant des millions d’oiseaux qui mêlaient leur chant à ce concert de joie. Domaine des cygnes blancs, des flamants roses, des martins-pêcheurs turquoise et des aigrettes immaculées, la rivière se parait de lotus au parfum suave dont Râma cueillait les feuilles de soie pour préparer une couche où étendre Sîtâ.

   Du haut de la colline, assis à l’entrée d’une grotte, tous deux contemplaient leur nouveau royaume lorsque, soudain, le bruit sourd d’une foule en marche se fit entendre et alla grandissant. Râma aperçut un nuage de poussière dans le lointain. Il se leva et vit que les animaux de la forêt couraient en tous sens et il appela Lakshmana, lui demandant si quelque roi venait chasser dans les parages.

   Du haut d’un arbre, Lakshmana aperçut des chevaux, des chameaux, des éléphants et reconnut immédiatement l’armée d’Ayodhyâ.

— Râma ! s’écria-t-il, tu as été banni de ton royaume et, non content de cela, Bharata vient te chercher au fond de ta retraite pour te tuer, de crainte que le peuple ne te veuille, toi, sur le trône. Nous nous battrons, Râma. Que Sîtâ se mette à l’abri, allons chercher nos arcs et nos flèches et postons-nous chacun sur une hauteur. Bharata mort, tu régneras. Je tuerai ensuite Kaïkéyî qui est la cause de notre malheur.

   Râma aux yeux de lotus posa sur son frère un regard tranquille : « Lakshmana, répondit-il, que ferais-je d’un royaume gagné en tuant mon frère que j’aime ? Si je règne, c’est pour protéger mes frères et mon peuple, et non pour ma gloire personnelle. Je ne voudrais pas même du royaume d’Indra s’il m’était donné de manière injuste.

   « Souviens-toi de la pureté de Bharata, souviens-toi de la sincérité de son amour, ne laisse pas l’amertume des derniers moments passés à Ayodhyâ envahir ton cœur. Je serais plus enclin à penser que Bharata est très peiné de tout ce qui est arrivé et qu’il vient pour m’offrir le trône. »

   En entendant ces paroles, Lakshmana joignit les mains sur son cœur et pria que la colère quittât son être. Alors, Sîtâ se leva pour retourner à la clairière se préparer à recevoir Bharata.

   Bharata, guidé par la fumée aperçue au loin et par quelques tas de bois coupé dans la forêt, trouva le chemin de la demeure de son frère. Sur l’autel brûlait le feu sacré et, rangés devant la hutte, les armes et les boucliers scintillaient comme un arc-en-ciel ; Sîtâ, Râma et Lakshmana attendaient assis comme des ascètes sur un tapis d’herbe kousha.

   Bharata se précipita vers son frère, se jeta à ses pieds qu’il baisa en les couvrant de larmes et resta prosterné, en silence, un long moment. Puis, il leva les yeux vers le visage lumineux de Râma et son regard se perdit dans ses yeux de lotus.

   Shatroughna s’approcha à son tour. Râma les prit tous les deux dans ses bras. Ceux qui accompagnaient Bharata et aussi les animaux de la forêt s’approchaient doucement de la clairière, attirés par la paix rayonnante de l’atmosphère, et contemplaient cette réunion royale, comme si le soleil, la lune, Vénus et Jupiter se rencontraient.

   Alors, Râma interrogea Bharata avec tendresse sur la santé du roi Dasharatha et sur la bonne marche des affaires du royaume.

   Bharata répondit que leur père était mort en prononçant le nom de Râma et que le royaume ne serait en ordre que lorsque Râma y régnerait. Il maudit la reine Kaïkeyî sa mère et supplia son frère de rentrer à Ayodhyâ ; alors seulement son cœur connaîtrait la paix.

   À la nouvelle de la mort de son père, Râma ferma les yeux et resta concentré en lui-même un long moment. Puis, accompagné de Sîtâ et Lakshmana, il alla prendre un bain purificateur dans la rivière en psalmodiant les hymnes sacrés. Lorsqu’il revint à la clairière, le sage Vasishtha s’approcha de lui et, plaidant que l’autorité d’un gourou est supérieure à celle d’un frère, insista pour que Râma écoutât la prière de Bharata et lui accordât ce que tout le peuple souhaitait.

   Mais Râma répondit qu’un gourou ne pouvait demander à un disciple de trahir une promesse. Bharata jura de jeûner jusqu’à la mort si Râma n’accédait pas à sa requête. Mais pour Râma la violence morale n’était pas digne d’un kshatriya, et Bharata répondit alors qu’il se retirerait lui aussi dans la forêt pour y mener une vie ascétique. Mais Râma répliqua que l’on ne devait jamais échapper au devoir envers le peuple, et il répéta que lui-même reviendrait à Ayodhyâ lorsque les quatorze années seraient écoulées.

   Puis il pria Bharata de ne jamais permettre à ses lèvres d’exprimer une parole méchante, ni à son esprit de formuler une pensée de haine, envers la reine Kaïkeyî. Elle avait été l’instrument du karma et devait être traitée avec tout le respect dû à son rang.

   Les dieux dans le ciel se réjouirent de l’attitude de Râma, reflet du Divin sur la terre et, béni par le bonheur des dieux, Râma rayonna d’une beauté plus grande encore.

   Bharata déposa aux pieds de Râma une paire de pâdoukâs, des sandales en bois de santal et dit :
— Noble frère, daigne chausser un instant ces pâdoukâs. Je les poserai sur le trône et me tiendrai à leur côté. Ils symboliseront ta présence et protégeront le royaume jusqu’à ton retour.

   Râma mit ses pieds sur les pâdoukâs :

— Cher Bharata, protège le royaume ainsi que la terre entière ! Grâce à ton humilité, tu recevras force et sagesse.

   Alors, le sage Vasishtha, les reines avec leur suite et toute l’armée défilèrent devant Râma et Sîtâ pour recevoir leur bénédiction. Puis les deux frères se séparèrent.

© Pournapréma 2011
Le Râmâyana, adapté par Pournapréma,
Sri Mira Trust, Pondichéry, disponible à
http://www.leRâmâyana.info/contact.html 


© Photo Yves Pons

 


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