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La France et l'Inde : réinventer la liberté

Par Jean-Yves Lung

Jean-Yves Lung est enseignant-chercheur à Auroville, où il vit  depuis 1993. Il collabore à La Revue de l'Inde depuis sa création sous la forme d'articles et de traductions.

     La France et l’Inde ont toutes deux pensé la liberté mais en des termes à première vue difficilement conciliables. Entre l’affirmation d’une libération de toute oppression politique au nom des droits de l’homme et celle de l’âme hors des chaînes illusoires de l’ego, on peut se demander s’il peut même exister un dialogue possible, tant les deux approches semblent se diriger vers des pôles opposés, comme deux lignes à jamais divergentes.

Pourtant un bilan impartial des deux libérations révèle que chacune a échoué par incomplétude : 1789 a accouché de la révolution industrielle où les travailleurs se trouvaient asservis à une forme d’esclavage au nom d’un contrat librement consenti, et l’Inde s’est appauvrie à mesure qu’elle se concentrait sur le brahman sans trait, payant d’une ruine et d’un asservissement extérieur le prix de sa liberté intérieure proclamée. Serait-ce que l’une a manqué de l’autre ?

En réalité, quand on parle de liberté, personne ne sait au juste de quoi il s’agit. Mais le mot recouvre certainement deux significations complémentaires : la liberté à l’égard de ce qui nous asservit et nous limite (que ce soit extérieurement ou intérieurement) et la liberté de se manifester, d’affirmer dans la vie sa souveraineté ou celle des valeurs dont on se sent porteur. Est-il possible de penser l’une sans l’autre ? Peut-on se vouloir libre dans la vie sans s’être auparavant libéré des peurs, des préjugés, des pulsions inconscientes qui nous meuvent trop souvent ? Et notre liberté intérieure est-elle réelle lorsqu’elle pose comme condition le retrait de toute activité perturbante ? Il est évident que notre sens une unité intégrale et réconciliée n’y trouve pas son compte.

Le principe selon lequel les hommes seraient nés libres et égaux entre eux, si on le prend littéralement, est un axiome insoutenable : ils naissent et grandissent empêtrés dans toutes sortes d’aliénations, ils sont vécus plutôt qu’ils ne vivent, et les différences de caractères et de capacités s’affirment constamment. Pourtant si l’on se débarrassait de cet axiome, on ne pourrait plus penser ni vouloir la perfectibilité de chacun. Mais justement, la liberté comme l’égalité ne sont pas données, elles sont à conquérir, comme une possibilité offerte. Une formulation plus juste serait de dire que les hommes naissent pour tenter leur liberté possible, pour se libérer progressivement de ce qui les limite et les enchaîne et découvrir l’unité essentielle qui les unit au reste de la famille humaine. Quel beau chemin, mais qui ne voit que nous n’en sommes qu’au début, pas même clairement résolus à le choisir ?

Rousseau avait décrété la bonté naturelle de l’homme, ce qui rendait la liberté possible et fructueuse. Hélas, les prémisses étaient fausses. La bonté lui est accessible s’il la choisit, elle ne lui est pas naturelle comme au lion d’être naturellement léonin. Au milieu du 20e siècle l’Europe a même rêvé le surhomme cruel et sans pitié, engouffrant soudain dans l’abîme ses rêves d’angélisme. Et pourtant, s’il n’y avait pas quelque part en l’homme quelque chose qu’il est ou peut devenir, un état souverain de bonté, de liberté etd’égalité heureuses, il n’y aurait plus aucun espoir de croire en un avenir meilleur et la marche humaine s’arrêterait, faute de perspectives.

Bonté, liberté, égalité, fraternité même, mais ou donc tout cela se niche-t-il ? Ce ne sont que superstructures nous dit Marx, idéaux justificateurs de nouvelles aliénations ou fumée illusoire des opiums qui nous consolent de nos oppressions réelles. Cela ne nous a pas menés bien loin.C’est le trésor caché nous dit l’Inde, l’âme secrète qui grandit en nous et soutient tous nos pas sans que nous le sachions, c’est cela qui est à découvrir, à devenir, à manifester. Car nous ne pouvons manifester extérieurement que ce que nous somme devenus intérieurement. On ne peut pas tricher là. Tant que nous serons l’avidité, la peur et l’intelligence calculatrice de nos gains et de nos pertes, ces grands maîtres des marchés financiers qui règnent sur nos réalités démocratiques, nous créerons un monde à leur image. Il ne suffit pas d’avoir des idéaux, il faut être  intégralement les valeurs au nom desquelles on prétend agir. Telle est la vérité que l’Occident s’est jusqu’à peu refuser d’affronter ; il se contentait de rêver qu’en jouant sur les circonstances extérieures de l’homme – politiques, économiques, technologiques – celui-ci s’en trouverait mécaniquement amélioré. On se demandera un jour comment nous avons pu si longtemps nous reposer sur une telle naïveté, comment nous avons pu si longtemps nous tromper nous-mêmes sur le sens et les conditions de l’aventure humaine.

L’Inde de son côté, a ouvert les chemins de la réalisation intérieure, que ce soit par la connaissance discriminatrice, l’amour, la volonté, le maniement des énergies subtiles du souffle ou du corps. Elle a ouvert en grand les portes scellées de notre réalité transcendante, elle a créé des systèmes éthiques dans tous les domaines de la vie humaine en mariant la liberté et la loi d’une façon profonde : nous nous devons à la vérité de notre être et c’est là notre loi la plus haute, svadharma, différente pour chacun selon sa nature, svabhâva. Avoir le courage de sa loi vraie, telle eut été sa définition de la liberté si elle avait éprouvé le besoin de la définir, parce que cela nous fait grandir et nous met sur le chemind’uneémergencede notre infini hors des murs étroits de l’ego. Mais elle voulu codifier l’incodifiable et, à mesure qu’elle se retirait dans sa vie intérieure, elle laissait dans la vie un tissus étroitement serré de conventions emprisonnantes, pâle reflet ou caricature de l’inspiration initiale. La souveraineté de l’âme, hautement affirmée dans la vie spirituelle, s’est retrouvée tronquée et niée dans la vie sociale, là où précisément Danton est venu la proclamer nécessaire, impérative, indispensable.

La France a posé la liberté extérieure comme condition indispensable du progrès humain ; l’Inde a posé la libération intérieure comme condition indispensable de toute liberté réelle, Chaque culturea nettoyé et mis en ordre une moitié de la demeure humaine et elles se regardent maintenant, le balai à la main, surprises de se trouver face-à-face, sans trop savoir quoi se dire ou sur quel terrain elles pourraient se retrouver sans perdreleurs acquis.

Or la société humaine marche à grand pas vers sa mondialisation, et la question va se poser de plus en plus de savoir au nom de quelles valeurs l’humanité pourrait se réunir, au nom de quel but commun, de quel idéal encore irréaliséelle pourrait marcher vers son unification progressive. Suffira-t-il d’un côté de claironner les mérites des droits de l’homme et de la démocratie, alors qu’il est flagrant que ce modèle a créé des problèmes qu’il ne peut résoudre, ou bien de l’autre côté de faire appel aux traditions sanctifiées d’un passé qui ne reviendra pas? Des deux côté on fait appel au passé pour affronter l’avenir, on se contente de répéter au lieu d’inventer, de reproduire au lieu de créer, en croisant les doigts pour que ça marche.

Il faut le courage de quitter les ancrages du passé et formuler une vérité plus vaste que celles auxquelles nous sommes parvenus : Certes il faut libérer partout les hommes des fers extérieurs, et aujourd’hui des milliers d’hommes combattent encore et meurent pour cette liberté là. Mais très vite se pose la question de la liberté pour quoi faire ? Certes on peut trouver au-dedans la paix hors des tumultes du monde mais une fois que l’on a sauvé son âme, la terre en est-elle plus heureuse ?

L’homme reste à inventer, dans une réconciliation de sa liberté intérieure et de sa capacité à manifester dans la vie ce qu’il a conquis au-dedans. Ce chapitre de notre histoire commune reste à écrire, et l’on se prend à rêver du jour où l’Inde et la France s’attelleront ensemble à cette tâche, afin de proposer au monde une nouvelle aventure de l’homme, celle de faire de la terre, hors du gâchis présent, un lieu de manifestation progressive de ses aspirations les plus hautes.

© La Nouvelle Revue de l'Inde, 2014

 


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