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Ladakh - Moments volés

Par Marine Petry

   Frontière montagneuse au nord de l’Inde, le Ladakh fascine par son mystère et sa beauté. Marine Petry a été profondément touchée par son peuple, les Ladakhis, ainsi que par ses paysages.

     Au cours de l’été 2010, j’ai eu l’occasion de me rendre à deux reprises au Ladakh, aussi appelé « Le Petit Tibet », dans l’État indien du Jammu-et-Cachemire. À plus de 3 500 mètres d’altitude, c’est la région la plus élevée mais aussi la moins peuplée. Sa capitale, Leh, est située dans la vallée de l’Indus, au cœur de l’Himalaya.

   Ici, la religion occupe une part importante du quotidien de chacun. Profondément influencée par la culture tibétaine, la population est en grande majorité bouddhiste ; de nombreuses empreintes en témoignent. Au bord des routes se trouvent alignés de nombreux moulins à prières et des chortens, constructions bouddhistes en plâtre, hautement symboliques; sur les flancs des montagnes sont peints de gigantesques mantras colorés ; sur le bord des chemins, des passants ont pris soin d’empiler des centaines de petits monticules de pierres, geste de compassion envers leurs semblables ; au sommet des montagnes s’accrochent de nombreux temples et monastères d’où s’échappe la mélopée des prières des moines et des villageois, égrenant leurs rosaires pour la réalisation de l’Éveil et le bienfait de tous les êtres.

   À proximité du Pakistan et de la Chine, le Ladakh est une zone frontalière stratégique très surveillée. L’équilibre précaire de son contexte géopolitique est assuré par l’armée indienne, très présente dans cette région afin de prévenir l’avancée des deux pays voisins sur le territoire. De nombreuses zones militaires s’étendent sur plusieurs hectares, longeant les routes et entourant l’aéroport de Leh ; de nombreux convois militaires sillonnent les routes telles des processions sans fin.

   L’armée est maintenant le principal fournisseur d’emplois au Ladakh, avec le tourisme ; par le passé, l’économie se maintenait par une agriculture de subsistance. L’accroissement du tourisme a d’ailleurs provoqué de nombreux changements dans le mode de vie du paysan traditionnel ladakhi et un déracinement progressif de sa culture.

   Ainsi, j’ai été marquée par un profond décalage, une sorte de rupture au sein même du pays. Avec l’ouverture des frontières, le pays tend à la modernisation et à l’occidentalisation, tout en conservant tradition et religion. À terme, le danger serait la perte des valeurs locales au profit de celles de l’Ouest. Cette rupture s’observe surtout chez les plus jeunes générations ladhakies. Les garçons sont à la fois très discrets et espiègles, prompts à la taquinerie ; ils évoluent entre tradition et modernité.

   Certains sont très typés et leur visage est déjà marqué par quelques rides au coin des yeux, comme s’ils avaient passé leur temps à rire. Leur sourire, d’une blancheur éclatante, contraste avec leur peau mate et souligne des yeux pétillants. Leur démarche est assurée, avec des mouvements parfaitement maîtrisés et balancés. Le choix de leurs vêtements, de leur métier, souvent lié au tourisme, et leurs attitudes sont tournés vers une occidentalisation flagrante.


© Photo Marine Petry

   Pourtant, leur comportement, leurs valeurs, le respect de leurs traditions et de leur religion les ancrent profondément dans la culture de leur pays. Des chansons ladakhies, mêlées à d’autres tubes internationaux, s’échappent des échoppes bordant l’artère principale de Leh, parachevant cette étrange impression de mixité.

   La vie remplit les rues par toutes sortes de commerces, et sur les trottoirs s’étalent des fruits et légumes, vendus à la sauvette par de vieilles femmes au visage buriné mais superbe. Au milieu de ce désordre ordonné circulent voitures, bus et camions, klaxonnant, se frôlant, mais ne se touchant jamais.

   Les paysages lunaires qu’offre le Ladakh sont à couper le souffle. D’immenses montagnes enneigées séparées par de vastes plaines s’offrent à nous. Tout semble être fait dans

une même teinte ocre, par à-plats monochromes. C’est un paysage chaotique et superbe qui s’impose à nous. « Grandiose ! » est l’unique mot qui me vient à l’esprit, projetant un effet très apaisant.

   Au beau milieu de ce désert de roches et de montagnes ocre serpente un fleuve, l’Indus, porteur de vie. Ses berges sont recouvertes d’une végétation luxuriante, tel un immense serpent vert émeraude traçant son chemin au beau milieu du désert. Le contraste entre roche et végétation est surprenant. Près de l’Indus, le sol est pavé de cultures, organisées en petites parcelles et séparées les unes des autres par des murets en pierre sèche.

   De nombreux cours d’eau bouillonnants rejoignent l’Indus. Ici, les femmes font la lessive ou se lavent les cheveux, tandis que les chauffeurs de taxi s’affairent à laver leur voiture. Ces derniers fleurissent d’ailleurs un peu partout, se menant une rude concurrence. Si l’eau du torrent est claire, le lit de la rivière est, lui, malheureusement jonché d’ordures. Les Indiens commencent à peine à se soucier de la pollution ; cela n’étant pas encore entré dans les mœurs.

   Mes séjours m’ont permis de rencontrer des personnes de toutes nationalités. Je suis ressortie grandie des expériences partagées de chacun, comme si leurs récits s’ajoutaient à mon propre vécu. Ainsi, j’ai pu partager le quotidien de la famille d’une amie ladakhie, Jigmat : elle m’a accueillie plus chaleureusement que quiconque ne l’avait fait jusque-là.

   Me voici à la veille de mon troisième départ vers ce pays et je souhaite revenir sur quelques instants volés, comme suspendus dans ma mémoire.

 Pangong Lake, 3 août 2010, 05:00

   Après une longue nuit d’orage, nous émergeons difficilement de nos tentes. La vue est saisissante, le bleu du ciel fait écho aux eaux turquoise du lac Pangong. Il a neigé cette nuit sur les montagnes entourant le campement. Le contraste entre ces immenses masses d’eau et de pierre est époustouflant. À chaque heure, le lac se teinte de mille bleus différents selon la course du soleil dans le ciel.

   Plus tard, quand celui-ci se lèvera sur les sommets, la neige commencera à fondre et une multitude de petits rus se formeront alors, serpentant entre les pieds des montagnes pour se jeter dans le lac.

   Cette zone frontalière de la Chine n’a été que récemment ouverte aux touristes. C’est donc avec une curiosité malicieuse que les enfants du village voisin nous rendent visite et nous emmènent à la découverte des alentours. Main dans la main, sans comprendre un seul mot de la langue des autres, nous marchons et échangeons à l’aide de signes, de sourires, ou de quelques mots dont nous saisissons le sens grâce au contexte.

   Je me prends d’affection pour la petite Palma Lamo, aux joues brûlées par le soleil. Elle serre ma main fort dans la sienne et me montre ici le monastère de son village, là l’école, sa maison, en nommant chaque endroit dans sa langue.

   Les garçons courent partout au milieu des ruisseaux, projetant des gerbes d’eau sablonneuse sur celui qui passe de leur côté. Retroussant leurs pantalons, ils sautent sans hésiter dans les cours d’eau et s’arrosent en riant aux éclats. Puis, épuisés par leurs courses folles, ils se laissent tomber dans l’herbe verte et humide où ils disparaissent presque entièrement.

   Longeant les murs de pierre sèche, chacun rentre chez soi, un sourire immuable collé aux lèvres, dans l’attente de se revoir à la nuit tombée.

Korzok Village, Tsomoriri Lake, 19 septembre 2010

   Après plusieurs jours de négociations pour obtenir un laissez-passer pour la région de Tsomoriri, Jigmat et moi roulons enfin vers l’immense étendue d’eau salée, située à 4 600 m d’altitude. Approchant de notre but, la température extérieure nous rappelle la fin de la saison estivale : la première neige nous accueille à notre arrivée. Les campements de touristes ont été désertés, au profit des rares guest-houses du village de Korzok. Ce soir, toutes les chambres d’hôtes étant complètes, nous dormirons chez l’habitant.

   Sur place, nous nous laissons surprendre par le froid humide qui nous mord jusqu’aux os. Nos vêtements ne coupent que difficilement les assauts répétés du vent qui s’infiltre partout dans la bicoque aux carreaux cassés, rafistolés à la va-vite à l’aide de papier adhésif.

   La nuit tombe tôt et, à l’extérieur, la tempête de neige ne cesse de grossir. Les coupures d’électricité nous plongent dans l’obscurité ; elles sont plus nombreuses et plus longues que les périodes de fonctionnement du groupe électrogène du village.

   L’unique source de chaleur de la modeste habitation est un poêle rudimentaire, planté sur ses pieds au milieu de la pièce attenante à notre chambre. Pema, notre hôte, est veuve. Ses enfants sont partis depuis longtemps à la ville et elle ne les voit qu’en de rares occasions. Elle nous invite à nous réchauffer et à partager son repas dans la pièce lui servant de lieu de vie.

   Une odeur âcre et tenace s’empare de nos sens lorsque nous pénétrons dans l’habitation. Pema brise des branches d’arbustes épineux et les jette dans le feu, alimenté par de précieuses bouses de yak. À cette altitude, il est difficile de trouver du bois. Le principal combustible est fourni par les excréments des animaux, ramassés et mis à sécher pendant l’été. Cette chaleur est accueillie comme une bénédiction, et bientôt nous ne tremblons plus.

   Pema nous offre un thé salé au beurre rance que mes narines et mon estomac me crient de ne pas avaler. Mais la boisson est offerte avec tant de cœur qu’il serait outrageant de ne pas y faire honneur. Malgré la barrière de la langue, nous communiquons tous les trois. J’observe les échanges entre Jigmat et cette vieille dame solitaire que la vie ne semble pas avoir épargnée. Ces quelques semaines passées ici me permettent de reconnaître quelques mots rudimentaires de leur conversation, mais les gestes et les regards surtout me servent d’appui pour la compréhension. C’est un moment comme suspendu dans le temps, une bulle de chaleur humaine qui nous isole du froid extérieur.


© Photo
Marine Petry

   Le dîner terminé, nous rejoignons notre chambre, glacée. Jigmat me montre comment dormir pour rester au chaud, ainsi que le font les Ladakhis. Sur le lit, fait d’un empilement de tapis, nous nous allongeons entre plusieurs couvertures, dévêtus autant que possible. La chaleur des corps étant plus efficace que celle de nos textiles synthétiques, nous passons une bonne nuit.

   Le lendemain à notre réveil les sommets enneigés des montagnes bordant le lac Tsomoriri sont sublimés par un soleil éclatant. Nous reprenons la route, au milieu de montagnes couleur améthyste, accueillant dans notre véhicule un habitant de Korzok qui se rend à la ville pour y acheter des vêtements et des accessoires pour la prière.

   Nous suivons de près un camion-remorque chargé d’enfants ; ils nous font de grands signes de la main. La plaque d’immatriculation porte un message qui me fait sourire et nous encourage dans la suite de notre périple : Good luck !

© Marine Petry 2011


   Marine Petry est étudiante en orthophonie à l’université de Médecine de Montpellier, www.marinepetry.site90.net

 


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