Notre équipeContactBONUS





 

ACCUEILDernier numéroAnciens numérosActualitéForumLiensPartenaires

Interview d'Ana Miralles et Emilio Ruiz
Propos recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle Revue de l'Inde et Indes réunionnaises

     Muraqqa', Vêtue par le vent est le premier volume, paru fin 2011, d'une série de bandes dessinées proposée par les éditions 12Bis. Le lecteur s'introduit subrepticement dans les secrets de la cour moghole, aux côtés de la jeune artiste peintre Priti... La scénariste Ana Miralles et le dessinateur Emilio Ruiz nous en disent davantage.

   Interview traduite de l'espagnol par Aurore Schmid.


Image : © Miralles, Ruiz & 12bis, 2011

  • IR/LNRI : Ana Miralles et Emilio Ruiz, pouvez-vous vous présenter à nos visiteurs ?

AM : Bonjour, je suis Ana Miralles. On me connaît, dans le monde de la BD, surtout pour ma série Djinn, sur laquelle je travaille actuellement au dessin, sur un scénario de Jean Dufaux. Cette série m’occupe depuis plus de dix ans, cependant, j’avais déjà une carrière artistique et professionnelle reconnue, car j’avais avant cela publié plusieurs BD telles que Eva Medusa ou À la recherche de la Licorne

ER : Je suis Emilio Ruiz, actuellement auteur de BD à temps complet. Je possède une formation artistique : j’ai commencé ma carrière professionnelle comme photographe de théâtre et de danse, puis j’ai étudié les Beaux-Arts en me spécialisant en image, pour ensuite m’exprimer dans le milieu de la vidéo, en travaillant comme réalisateur et scénariste.

  • IR/LNRI : Est-ce votre première collaboration ? Quels ont été vos travaux antérieurs ?

AM : Non, c’est notre quatrième collaboration. Nous avons d’ailleurs plusieurs projets dans les cartons qui n’ont pas encore vu le jour. Voici nos ouvrages communs antérieurs :
1 - Corps à corps, éd. Glénat, 1991
2 - À la recherche de la licorne (3 tomes Glénat , 1997-99 + intégrale chez Dargaud Benelux, 2008)
3 - Mano en Mano, éd Dargaud Benelux, 2008
4 - Waluk, éd. Delcourt jeunesse, 2011

  • IR/LNRI : Pourquoi ce choix d'une série d'inspiration indienne ?

AM : C’est une culture qui me permet d’exprimer au mieux ma passion pour le détail et la beauté. Elle m’amuse et satisfait ma soif de connaissance, et c’est une grande source d’inspiration pour moi.

ER : Sa richesse culturelle et esthétique possède un pouvoir d’attraction incroyable. L’Inde a subi l’invasion de différentes cultures et de civilisations, tout au long de son histoire, qui l’ont profondément changée et dominée, mais elle a toujours fini par transformer ses envahisseurs irrémédiablement. C’est un signe de son identité.

  • IR/LNRI : Avez-vous eu l'occasion de vous imprégner sur place de "l'ambiance indienne" pour vous lancer dans cette aventure, ou avez-vous exclusivement travaillé sur documents ?

ER : Nous n’avons jamais voyagé en Inde, nous espérons pouvoir le faire bientôt. Nous avons travaillé en nous basant sur la grande quantité de documentation disponible à la portée de toute personne curieuse, principalement les miniatures, les textes classiques de voyageurs et autres essais modernes.

AM : La vision de l’Inde que l’on montre dans notre série existe déjà dans tous ces livres que nous ont légués les protagonistes de ces merveilleuses pages, pleines de détails délicieux.

  • IR/LNRI : Pourquoi, plus spécifiquement, le choix de l'époque moghole et du personnage principal de Priti ?

AM : Je voulais une histoire avec une héroïne féminine. Une femme qui, cette fois-ci, ne soit pas méchante, comme Eva Medusa ou Jade qui sont dominatrices et castratrices sous le joug d’influences mystérieuses. Si Priti venait à mal se comporter à l’avenir, cela aurait une explication rationnelle et humaine. Nous avons voulu la doter d’une plus grande profondeur psychologique.

ER : Car c’est un monde perdu de richesse et de vertus extraordinaires, qui s’approche de notre sensibilité artistique et bénéficie d’une culture débitrice de l’Occident. Ses références sont la culture perse et ottomane, et la culture classique gréco-romaine, qui fut rapportée au Moyen Âge par l’École des traducteurs de Tolède, en Espagne. Quand on tombait malade à cette époque, on consultait les manuels d’Avicenne. Jésus-Christ était une référence importante chez les médecins, pour sa capacité de soigner les malades… Mais tout cela est une réflexion postérieure. Tout a commencé lors d’une exposition à Barcelone aux environs de 2003, qui nous a ouvert les yeux sur le monde des harems, d’au-delà de la Turquie. Nous avons eu envie, par la suite, de créer une série qui se déroule dans ce contexte. L’époque de Jahangir nous a semblé la plus appropriée pour son goût de la peinture et sa passion pour les arts. Priti représente l’essence même de ce monde raffiné et beau. Sa modestie et son attitude nous émeuvent. Sa jeunesse et son intelligence nous attirent. Son destin nous intéresse. 

  • IR/LNRI : Pouvez-vous présenter en quelques mots ce personnage et les grandes lignes du scénario de ce tome 1 ?

ER : Priti est une jeune fille originaire de Gujarat, devenue orpheline après la grande inondation. Elle a été adoptée bébé par un couple d’artisans et artistes jaïns. Son vieux père dirige une académie dont le mécène est la cour moghole. Priti maîtrise l’art de la peinture et se voit choisie pour mener à bien un projet très particulier : réaliser les portraits qui serviront à confectionner un muraqqa’ qui servira à encenser le pouvoir du zenana. Tout cela sur demande de Nur Jahan, la nouvelle impératrice, dernière épouse en date de Jahangir, une femme aux ambitions débordantes, qui impose de nouvelles règles à la cour. Ce premier album amène le lecteur à se promener dans les couloirs du harem, main dans la main de Priti, pour découvrir, en même temps qu’elle, les us et coutumes de ces femmes, telles que nous, auteurs, l’imaginons (et ce, grâce principalement aux informations glanées dans le Humayun-nama de Gulbadan). Nous parlons ainsi de luttes de pouvoir à la cour et au sein même du harem. Nous installons ainsi les bases des futurs tomes. Ici, nous avons essayé de plonger le lecteur occidental dans une tranquillité narrative qui le prédisposera à l’observation et au ravissement aussi bien narratif que sensuel.

AM : Nous ne racontons pas uniquement l’histoire de Priti, autour d’elle se tisse une série de compromis et de conditionnements  qui détermineront ses décisions et marqueront son destin. N’oublions pas non plus que les personnages historiques ont ici une très grande marge de manœuvre, car même si leurs biographies ont déjà été écrites, il demeurait d’énormes lacunes à éclaircir.


© Miralles, Ruiz & 12bis, 2011

  • IR/LNRI : Ana Miralles, comment avez-vous adapté vos techniques graphiques à l'univers particuliers de cet album ? 

AM : J’ai simplement essayé d’être observatrice et de me concentrer sur le travail des maîtres de cette époque. C’étaient des artistes exceptionnels, leur maîtrise du dessin et de la couleur est incroyable. J’ai étudié leur façon de représenter les choses, leur façon si particulière de souligner les silhouettes, les objets qui les entourent, les bijoux qu’ils portaient, leurs somptueuses tenues, leurs influences picturales et ensuite, de réinterpréter le tout, dans le respect de leurs règles. Cela a été un travail passionnant, qui ne peut se résumer en un seul album, et que j’espère ira en s’améliorant sur les prochains tomes.

  • IR/LNRI : Pour vous, choisir une héroïne peintre était-il un défi, un jeu, avec ce que cette situation suppose de mise en abyme et de travail sur les esthétiques architecturales ou picturales d'une certaine époque historique et "exotique" ?

AM : Cela donne sans aucun doute une sensation de vertige. Premièrement, car cette culture m’était étrangère, nous ne l’avons pas étudiée à l’école. Puis, plus je me plongeais dedans, plus j’ai gagné en confiance en pensant qu’une femme artiste pourrait avoir existé et me ressemble, et j’ai fini par m’en convaincre. Priti est de plus en plus proche de moi. Ensuite, je me suis rendu compte que ce monde étranger ne l’est pas tant que cela, car l’Espagne a bénéficié du rayonnement culturel de Al-Andalus, tout d’abord avec les Omeyyades, les Abbasides, qui atteint son apogée avec le califat de Cordoue.

ER : En réalité, tout s’est justifié quand nous avons découvert qu’il y avait effectivement eu des femmes peintres comme Sahifa Banu. Elles n’ont jamais été aussi célèbres que Mansur ou Abu al-Hasan, mais on peut penser que d’autres ont existé. Nous avons donc pensé que cela servirait notre histoire, car nous parlerions de choses que nous connaissons, surtout Ana. Son expérience aiderait à rendre tout cela plus authentique. Puisque la cour et les hautes classes suivaient la loi du Purdah il est plausible de penser que quelque chose comme notre muraqqa’ n’aurait jamais franchi les murs du zenana. Il aurait été une espèce de livre secret, presque magique, fait par des femmes, au service des femmes et qui n’aurait pu être lu que par elles. Nous pensons que tout est possible. Regardez Nur Jahan, elle était hors normes, malgré la grande pression subie à la cour, elle se présentait à visage découvert dans les durbar, chose impensable dans ce monde protocolaire à l’extrême, qui châtiait durement la plus petite des fautes d’étiquette. Les documents d’époque sont souvent contradictoires et il est difficile de discerner la réalité du mythe en les parcourant. À mesure que l’ont découvre de nouvelles sources, de nouvelles questions surviennent, à l’image de l’Inde et de son essence. En définitive, notre travail consiste à recréer un monde perdu qui paraisse vraisemblable.

  • IR/LNRI : Emilio Ruiz, comment avez-vous conçu le dosage entre les dimensions documentaire, narrative et fictive du scénario ?

ER : C’est un travail qui nous préoccupe beaucoup. Au début, il est impossible de comprendre et d’apprécier cette culture sans la connaître, il est donc nécessaire de situer certaines choses. En tant que scénariste, je me suis confronté en permanence à un conflit entre fond historique et narration propre au vécu de nos personnages. Mon objectif était que cela soit équilibré. J’ai situé l’action dans l’Inde du XVIIe siècle, dans une volonté de divulgation, en abusant de la curiosité du lecteur, un pas nécessaire pour bien comprendre la suite des événements. En ce qui concerne les personnages historiques, qui ont donc existé, leur destin est déjà écrit. Quelle marge de manœuvre nous reste-t-il, dans ce cas ? Une infinité de possibles, car nous possédons le temps que nous utilisons à notre bon vouloir. Tout un chacun est un mystère, une société propre formée de soi-même.

  • IR/LNRI : Islam, jaïnisme, hindouisme... le scénario est au carrefour de ces religions... Faut-il y voir une simple restitution de la réalité du contexte, ou bien un message plus profond

ER : Les religions sont autant les protagonistes des histoires que les rois, les dynasties ou les révolutions. Elles détiennent un pouvoir énorme, elles transmettent les connaissances secrètes, qui existent dans leurs textes et leurs traditions. Les dévots transmettent tout cela de génération en génération, parfois même sans en être conscients.

  • IR/LNRI : Quelles satisfactions la réalisation de cet album vous a-t-elle apportées ?

AM : En ce qui me concerne, une émotion très satisfaisante. On ne peut dessiner ce qu’on ignore, on ne peut qu’observer, faire attention et apprendre pour y arriver. Là se situe le véritable plaisir.

ER : Impossible à décrire… C’est un monde qui nous attendait. Et plus on lui dédie du temps et de l’effort, plus il nous apporte, en tant que créateurs.

  • IR/LNRI : Que pensez-vous d'autres séries "indiennes" telles que la série India Dreams publiée chez Casterman ou la série Rani de Van Hamme, adaptée pour le petit écran ?

ER : India Dreams est une série élégante et raffinée qui nous rappelle l’univers créé par E.M. Forster dans son Passage to India, avec son choc des cultures, l’hypocrite morale victorienne face à la sensualité indienne, qui avait déjà passionné beaucoup d’Anglais avant la prise de pouvoir de l’Église anglicane sur l'lndian East Company, qui stigmatisa le multiculturalisme, comme l’explique si bien William Dalrymple dans ses livres.

AM : La série Rani me semble plus enracinée dans la norme française du feuilleton et de son goût pour l’exotisme, avec l’Histoire comme toile de fond des passions abjectes et démesurées. C’est ma foi une série sympathique.

  • IR/LNRI : Peut-on avoir un tout petit aperçu de ce que devrait être le tome 2 ?

ER : Nous travaillons actuellement sur le scénario définitif. L’effet de surprise est fondamental pour profiter d’une histoire, alors ne comptez pas sur moi pour confesser quoi que ce soit ! Muraqqa’ a dépassé sa première phase, la deuxième verra une narration qui ne survole plus, et qui développe des aspects plus concrets.

AM : Nous nous engageons à plonger le lecteur dans de profondes émotions qui l’agitent autant qu’elles le feront réfléchir. Mais nous voulons aussi nous amuser et sortir un peu des chemins battus… Nous espérons y arriver !

© La Revue de l'Inde 2012

 


Le site de La Nouvelle Revue de l'Inde est une création Scarabée