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Interview exclusive de Jean-Marie Le Clézio

Propos recueillis par François Gautier

     Jean-Marie Gustave Le Clézio passe quelques jours à Pondichéry à l’invitation de l’Alliance française. Il nous reçoit dans cette maison rénovée à l’ancienne avec ses hauts plafonds striés de poutres en tek. Vêtu simplement, souriant, il livre sans retenue à la Revue de l’Inde ses impressions sur ce pays qu’il aime et découvre à la fois.

Q. Vous connaissez bien l’Inde ?

R. Pas du tout, c’est la première fois que j’y viens. Je la connais un peu par le biais de l’île Maurice, où je vais souvent. Vous savez qu’il y a là-bas beaucoup d’Indiens. D’ailleurs, pour les Mauriciens, l’Inde, c’est la 'mère patrie’, plus que la France, bien que la plupart n’aient jamais mis les pieds en Inde. Même les Français mauriciens, qui sont souvent originaires de Bretagne, ne regardent plus vers la France, mais vers l’Inde, surtout depuis qu’elle émerge comme puissance économique.

Q. Pourquoi venir en Inde ?

R . J’en avais envie depuis longtemps. Dans cette période difficile de la vie qu’on traverse quand on a une vingtaine d’années, nous avions fondé un club avec quelques amis et nous nous lisions des passages de ces grands écrits de sagesse que sont les Oupanishads, les Védantas, ou la Bhâgavata gîta et également des livres de René Guénon. On lisait tout cela dans des traductions qui n’étaient peut-être pas toujours bonnes. Mais quand on a vingt ans - peut-être que cela fera sourire les jeunes aujourd’hui - on se pose beaucoup de questions et nous remettions un peu en question l’héritage chrétien. On se livrait à des gloses très intuitives, c’était une période très intéressante de ma  vie. C’est ainsi que nous avons eu accès à la spiritualité. Nous lisions Sri Aurobindo aussi, c’est pour moi le leader spirituel de l’Inde, le visionnaire de l’humanité future. Je crois que la spiritualité indienne a quelque chose à nous apporter.

Q. Qu’est ce qui vous en reste aujourd’hui ?

R. J’ai toujours le goût de cette connaissance éclatante.  J’étais à Delhi avant-hier avec une amie mauricienne et alors que nous passions devant un temple hindou près de Janpath (centre de Delhi), elle me dit tout d’un coup : « j’ai envie d’aller prier  dans ce temple ». On s’arrête, on entre dans ce temple, on se déchausse, on achète des offrandes de roses. Et comme j’avançais, je voyais des extraits de la Bhâgavata gîta écrits en Anglais sur le mur, avec l’original en sanskrit. C’était un mélange d’une profondeur inouïe avec ces phrases qui nous avait éblouis quand nous les lisions à vingt ans, mêlée à une iconographie très naïve, un peu violente, avec des couleurs criardes.Des fidèles priaient, d’autres discutaient, d’autres lisaient ou se reposaient et le vent qui traversait ce temple, le bruit des cloches, tout cela en faisait un endroit très étonnant, comme un raccourci du temps. C’étaient ces paroles sur l’illusion, sur la nécessité de se séparer de son ego, comme un enfant se sépare de la poche où il est né, pour venir à la lumière. Ce sont des citations très fortes, très belles, qui n’avaient pas perdu de leur vérité, et elles s’ajustaient extrêmement bien au monde réel, elles avaient exactement leur place à cet endroit, à ce moment-là. Et tout cela ne formait pas une expérience intellectuelle mais absolument intuitive. Et je revoyais ces phrases qui m’avaient tant frappé quand j’étais jeune. Ce fut un moment très étonnant et émouvant, comme un raccourci dans le temps.

Q. Que sont devenus les amis de votre club ?

R. On savait que ces choses existaient en Inde et on s’était dit qu’on y irait un jour ensemble et puis la vie nous a séparés les uns des autres. Chacun a suivi une voie différente et l’Inde s’est estompée.  Ces amis dont je vous parle, je ne les ai pas revus depuis 40 ans et je n’ai aucune idée où ils sont. Mais je pense que cette période a compté autant pour eux que pour moi. La spiritualité est reliée à cette période ma vie, avec le regret de ne pas avoir plus approfondi cette recherche, peut-être simplement parce que nous n’avions aucun repère. On savait par exemple que Sri Aurobindo avait un ashram en Inde, mais on n’aurait pas pu situer l’endroit.  Je lis cependant toujours avec assez de régularité les Oupanishads et la Bhâgavata gîta et j’ai même récemment découvert avec beaucoup d’enthousiasme le Mahabharata, dans une assez mauvaise traduction en Anglais, publié en trois tomes très épais. Je me suis mis à lire comme cela, car je n’en connaissais que des parcelles. Et c’est très surprenant, en particulier un livre qui s’appelle ‘La Forêt’, vraiment magnifique. Je crois que de tous  les livres que j’ai lus, c’est un de ceux que je préfère.

Q. Vous lisez des auteurs indiens ?

R. Oui, je les ai pratiquement tous lus, les connus et les moins connus. La culture indienne m’a toujours fasciné. Chaque région a sa propre culture et on la découvre sans arrêt et j’imagine qu’on n’ait jamais fini d’apprendre. L’autre jour, je prenais un taxi à Delhi ; j’engage la conversation avec le conducteur et j’ai été sidéré qu’il commence à me réciter des vers de Khalid, le grand poète soufi. Il m’a dit qu’il aimait le soufisme et le considérait très important - ce qui prouve que ce grand mouvement n’est pas mort et qu’il y a des dimensions cachées dans chaque Indien. Michaux a très bien dit tout cela il y a soixante dix ans dans son « Barbare en Asie », c’est vraiment la référence. J’apprécie aussi Taslima Nasreen et sa façon d’écrire et je suis d’accord avec beaucoup des choses qu’elle a dites. J’aime moins le personnage qu’on a fait d’elle. Mais elle est courageuse et c’est un bon exemple d’une femme indienne épatante. Ma fille qui apprend le Hindi, à une époque où tout le monde se met au Mandarin, devait venir avec moi la rencontrer, mais elle a eu un empêchement de dernière minute.

Q. La France, c’est votre pays ?

R. J’ai la double nationalité : je suis Français et  Mauricien et j’évolue entre ces deux pôles sans savoir qui je suis. Je vais deux fois par an à Maurice, où j’ai toute la famille de mon père et de ma mère, surtout des cousins, et je sens qu’il y a une partie importante de moi-même qui est là-bas. J’aime de plus en plus les Mauriciens de par leur modération, leur sens de la vie en commun, de l’ajustement, qui sont des qualités indiennes sans aucun doute. Et toutes les communautés ont acquis ces qualités, y compris la communauté musulmane et la mienne, la communauté d’origine française. Vous connaissez l’histoire du chanteur créole Kaya qui s’était fait attraper en train de fumer des joints : on l’a jeté en prison, probablement tabassé et il en est mort. Le juge et les gardiens de prison étaient indiens, La communauté créole s’est soulevée, il y a eu des émeutes et on a cassé des vitrines de magasins indiens. Cela a fini en une confrontation raciale entre Créoles et Indiens dans la rue, certains avec des armes. Le président de l’époque, un musulman, a eu un courage extraordinaire : les gens étaient face à face et il est arrivé sans gardes du corps ; il est entré dans la foule, est monté sur une estrade avec un mégaphone et il a dit : « mes enfants, vous êtes fous : nous sommes sur une île et si nous commençons à nous entretuer les uns les autres, nous sommes foutus ». Il a réussi à calmer tout le monde et ensuite a donné un mot d’ordre qui fait sourire mes amis quand je leur raconte cela : « faisons une chaîne autour de notre île en nous donnant la main, toutes races confondues ». Ils l’ont fait : un million cent mille Mauriciens se sont tenus la main, c’était fabuleux. Les gens pensent que je suis naïf d’admirer cela. Mais c’était un symbole fort, même si cela n’a pas résolu les inégalités : les Créoles ne font pas d’études, les Indiens en font de brillantes - et bien sûr dominent la société mauricienne.

Q. Vous trouvez que le monde ne va pas bien ?

R. Ce n’est pas le monde qui ne  va pas bien, c’est le regard que l’on porte sur le monde. Je trouve qu’il y a des livres très nocifs comme « Clash of Civilisations » de Huntington, qui est une construction théorique de l’intolérance, de la disparité. L’Inde est peut-être le seul pays au monde où il y a eu un leader qui fondait le pouvoir politique sur la non-violence. C’est exceptionnel, c’est incroyable. On a des chefs religieux, on a des philosophes qui ont dit cela, qui l’on dit et redit, mais des leaders politiques il n’y en as pas eu, à part le Mahatma Gandhi. La violence n’est pas une fatalité. Ce pessimisme pragmatique qui consiste à dire que les guerres sont inévitables est très dangereux. On peut espérer  que l’Inde va montrer le chemin à l’humanité.

Q. Votre venue en Inde est-elle importante pour vous ?

R. Oui, mais tout dépend ce que je vais en faire. Si je reviens et que cela me donne envie d’écrire sur ce grand thème qu’est l’Inde, alors c’est bien.

© La Revue de l'Inde 2006-2010

 


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