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Interview de Pierre Bois
Propos recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle Revue de l'Inde et Indes réunionnaises

     C'est à l'occasion de la prestation d'une troupe de marionnettistes du Karnataka dans le cadre du Festival de l'Imaginaire, à la Maison des Cultures du Monde, à Paris, que nous avons posé quelques questions à Pierre Bois, coprogrammateur du Festival. Il nous parle donc ici de ces marionnettes yakshagana gombayeta et de la troupe de Bhaskar Khamat...

  • IR/LNRI : Pierre Bois, pourriez-vous commencer par vous présenter à nos visiteurs ?

PB : Je suis ethnomusicologue de formation, conseiller artistique à la Maison des Cultures du Monde, en charge d’une partie de la programmation du Festival de l’Imaginaire.

  • IR/LNRI : Votre parcours vous a-t-il déjà mis en rapport avec le milieu artistique et culturel indien par le passé ?

PB : Travaillant à la Maison des Cultures du Monde depuis bientôt vingt-cinq ans, j’ai effectivement eu l’occasion de côtoyer plusieurs artistes traditionnels indiens par le passé, notamment le chanteur de qawwâli de Lucknow Jafar Husayn Khân avec lequel nous avons publié un CD, l’artiste baûl Parvathy, les maîtres danseuses de Mohini Attam du Kerala, Leelamma et Kshemavathi Kalamandalam, le musicien Ravi Gopalan Nair avec qui nous avons présenté les rituels Teyyam, Tirayattam et Mudiyettu du Kerala, le joueur de tabla tarang Pandit Kamalesh Maitra, Ashish Kar et sa troupe de danse masquée Chhau de Seraïkella dans le Bihar,   et bien d’autres.

  • IR/LNRI : Vous proposez à la Maison des Cultures du Monde un spectacle de marionnettes du Karnataka : dans quelles circonstances avez-vous découvert les artistes créateurs de ce spectacle ?

PB : La découverte des marionnettes Yakshagana gombeyata par la Maison des Cultures du Monde est une longue histoire. Elle remonte à 1977, c’est-à-dire avant même la création de la Maison des Cultures du Monde en 1982. À cette époque, notre président, Chérif Khaznadar et son épouse Françoise Gründ dirigeaient le Festival des Arts traditionnels à Rennes. Lors d’une mission de prospection dans le Karnataka, un de leurs amis journalistes, K. S. Upadhyaya, leur fit découvrir cette forme de marionnettes à fils dans un petit village du district de Dakshina Kannada, le village d’Uppinakudru. De cette tradition très vivante au début du XXe siècle, il ne restait plus que la troupe de Kogga Kamath, et lui-même, faute de pouvoir en vivre, avait dû abandonner cette pratique pour prendre un emploi de facteur, plus rémunérateur. Par ailleurs, le conservateur d’un musée de Delhi venait de lui racheter toutes ses marionnettes pour les mettre dans son musée, ne lui en laissant que deux en mauvais état. Kogga Kamath accepta néanmoins de rassembler les quelques membres de sa troupe et, avec les deux marionnettes qui lui restaient, il improvisa la représentation d’un épisode du Mahâbhârata qui subjugua ses visiteurs. Le lendemain, Chérif Khaznadar lui proposa l’arrangement suivant : en contrepartie de l’équivalent de six mois de salaire, il lui proposait de laisser de côté son nouveau travail pour se consacrer à la fabrication de nouvelles marionnettes et à la préparation d’un spectacle. Si les délais étaient tenus, il l’inviterait l’année suivante à venir présenter son spectacle au Festival des Arts Traditionnels à Rennes.
   En mars 1978, le Yakshagana gombeyata fut donc présenté pour la première fois en Europe, tout d’abord à Rennes, puis au Festival de Hollande et à l’Institut des Tropiques à Amsterdam, à l’Institut de musicologie comparée à Berlin ainsi que dans d’autres villes d’Allemagne. En novembre, la troupe revint, notamment aux Pays-Bas où elle joua cette fois devant la reine Juliana. De son côté, K . S. Upadhyaya accumulait des témoignages, des articles, des lettres qu’il fit publier dans la presse locale à son retour en Inde.

   En 1980, la troupe reçut le Prix de la Sangeet Natak Academy. Enfin reconnue, elle allait pouvoir survivre et continuer son action dans son village, dans sa région, dans son pays mais aussi dans plusieurs festivals internationaux. Encouragé, Kogga Kamath transmit son art à son fils Bhaskar qui reprit le flambeau en 1999. La même année, il revenait en France et donnait plusieurs représentations d’un épisode du Râmâyana à la Maison des Cultures du Monde et dans d’autres villes françaises. Bhaskar Kamath représente la cinquième génération de cette famille de maîtres de marionnettes yakshagana gombeyata.

  • IR/LNRI : Pouvez-vous nous en dire plus sur cette longue lignée ?

PB : Les marionnettes Yakshagana ont été inventées par trois frères de la famille Kamath d’Uppinakudru, au milieu du XVIIIe siècle. À l’origine, le Yakshagana était – et est toujours – un théâtre d’acteurs. Mais voyant que certaines familles n’avaient pas les moyens de s’offrir une représentation d’acteurs, les frères Kamath imaginèrent de l’adapter sous la forme d’un théâtre de marionnettes à fils, plus léger et moins coûteux. Le succès fut tel qu’au début du XXe siècle on comptait pas moins de trente troupes de marionnettes yakshagana gombeyata dans la région de Kundapura.
   Dans les années 50, les marionnettes connurent un premier déclin et furent revivifiées par Devanna Kamath, le grand-père de Bhaskar. Celui-ci en profita pour améliorer la facture des poupées, rajoutant diverses articulations aux jambes. Plus tard, son fils Kogga Kamath apporta sa touche personnelle en ajoutant une articulation aux chevilles.
   Aujourd’hui, Bhaskar poursuit ce travail d’amélioration en essayant de donner vie aux visages par des mouvements de lèvres et d’yeux. Il a également introduit dans le spectacle un bestiaire plein d’imagination et de drôlerie. Mais c’est aussi un entrepreneur efficace. Utilisant les moyens de communication modernes, il monte désormais des tournées un peu partout en Inde, en Asie, en Amérique et en Europe, où il organise aussi des ateliers. Il fait ainsi vivre une dizaine de personnes, marionnettistes, narrateurs-dialoguistes, chanteur et tambourinaires.

  • IR/LNRI : Quelles sont les spécificités de ces marionnettes du Karnataka ? Qu'est-ce qui notamment les différencie de celles - peut-être plus connues chez nous - du Rajasthan ?

PB : Les marionnettes Yakshagana sont très différentes du Kathputli du Rajasthan, même si dans les deux cas il s’agit de marionnettes à fils. Une marionnette du Yakshagana est une poupée en bois, recouverte de riches vêtements de tissu, qui mesure environ soixante-quinze centimètres et pèse en moyenne sept kilos. Les plus grosses, comme l’éléphant, peuvent peser une trentaine de kilos. Elles sont animées par quatorze à seize fils, maintenus par deux poignées de bois, une pour chaque main. Ces fils sont attachés à toutes les articulations du corps de la marionnette, chevilles, genoux, hanches, épaules, coudes, poignets et mains, cou et tête. Les mouvements sont donc beaucoup moins rapides et sautillants qu’avec les poupées légères du Kathputli, mais ils sont en revanche beaucoup plus fluides, beaucoup plus élaborés. La thématique est également différente puisqu’il s’agit ici d’une tradition issue du sud de l’Inde, profondément hindouiste : ce sont généralement des épisodes des Purana ou, plus souvent encore, des épisodes du Mahâbhârata ou du Râmâyana.

  • IR/LNRI : Et quelle est la teneur du spectacle présenté dans le cadre du festival de l'Imaginaire ?

PB : La troupe d’Uppinakudru présentera à la Maison des Cultures du Monde un épisode extrait du cinquième chant du Râmâyana. Râma, parti à la recherche de son épouse Sita qui a été enlevée par Ravana, fait appel à Sugriva, le roi des singes. Celui-ci envoie des armées de singes aux quatre points cardinaux. Toutes reviennent bredouille, sauf une qui, après avoir souffert de la faim et de la soif, rencontre l’aigle Sampathi. Celui-ci informe les singes que Sita est retenue par Ravana dans son palais de l’île de Lanka. On décide d’envoyer Hanuman en éclaireur. D’un bond, celui-ci franchit la mer et atterrit dans le jardin du palais de Ravana. Il découvre Sita assise sous un arbre, affaiblie et déprimée, mais elle résiste toujours aux avances de Ravana. S’étant fait connaître, Hanuman lui explique les raisons de sa présence et elle lui confie son bijou de tête, le chudamani, afin qu’il le remette à Rama en signe d’amour et de fidélité. Pris d’une fringale soudaine, Hanuman se jette sur le verger royal de Ravana. Son saccage ameute les gardes de Ravana et Hanuman se fait arrêter. On le condamne à être brûlé mais, parvenant à s’échapper, la queue en flammes, il met le feu au palais de Lanka.

  • IR/LNRI : Ce spectacle sera-t-il fidèle à la tradition des marionnettes gombeyata ? Ou bien sera-t-il adapté, d'une manière ou d'une autre, au public occidental ?

PB : Ce spectacle sera donné tel qu’il est représenté en Inde, sans aucune adaptation particulière. En revanche, un surtitrage succinct permettra au public français de suivre l’action.

  • IR/LNRI : S'agit-il d'une tradition figée, d'une tradition en danger, en évolution ?

PB : Le yakshagana gombeyata est en constante évolution. Mais c’est une évolution dans le bon sens, qui doit tout à la civilisation qui a vu naître cette forme d’expression exceptionnelle et se refuse à sacrifier à l’autel de la mondialisation. Bhaskar Kamath a parfaitement compris, lorsqu’il se produit en tournée à l’étranger, que ce que le public attend, c’est un spectacle qui témoigne de la spécificité culturelle de sa région natale.
   On a vu que la facture des marionnettes avait considérablement évolué au cours des trois dernières générations. Il en va de même en ce qui concerne la manipulation. Autrefois, les marionnettistes jouaient aussi les dialogues de leurs personnages. Mais la manipulation est devenue aujourd’hui si complexe et si prenante pour les marionnettistes que les dialogues sont désormais confiés à deux personnes qui ne font que ça. La musique quant à elle est toujours omniprésente, fidèle à la tradition des ragas et des talas du Karnataka. Le chanteur, bhagavata, assure la narration du récit et surtout il exprime avec émotion les états d’âme des personnages. Enfin les tambours chande et maddale continuent de rythmer l’ensemble du spectacle.
   Peut-on parler d’une tradition en danger ? Il faut parfois peu de chose pour qu’une tradition bascule et s’effondre ou qu’au contraire elle renaisse comme on l’a vu ici. Bhaskar Kamath est dans la force de l’âge et il poursuit avec passion et enthousiasme l’œuvre de ses prédécesseurs, avec un projet à long terme : la création d’un centre de la marionnette à Uppinakudru. Le terrain est choisi, les plans sont prêts, il lui reste à trouver les moyens de construire et il s’y emploie. Ses enfants lui succéderont-ils ? Ils sont encore bien jeunes pour se déterminer et l’avenir nous le dira.

  • IR/LNRI : Êtes-vous impliqué dans d'autres projets relatifs à la culture indienne, pour un avenir plus ou moins proche ?

PB : Le Yakshagana sera représenté à la Maison des Cultures du Monde du 6 au 9 avril 2012 dans le cadre du Festival de l’Imaginaire. Les 19 et 20 mai, le Festival présentera une jeune danseuse de Kathak, Vidha Lal, accompagnée de remarquables musiciens de la tradition de Lucknow qui, en première partie, improviseront un duo de sarod et de sarangi. Quelques semaines plus tard, du 8 au 10 juin, le Festival présentera au musée du Quai Branly une cérémonie Sankirtana de l’État du Manipur, véritable oratorio chanté, tambouriné et dansé à la gloire de Krishna. Et à la rentrée de septembre, la collection de disques INEDIT/Maison des Cultures du Monde publiera un compact disc de musiques de Mohini Attam, la danse classique du Kerala. Depuis sa création en 1982, la Maison des Cultures du Monde a présenté pas moins d’une centaine de formes spectaculaires traditionnelles de l’Inde, musique, danse, théâtre et rituels. L’année dernière, le Festival de l’Imaginaire avait également présenté dans le cadre de la Saison des Outremers le Narlgon ou Bal tamoul de la Réunion, faisant ainsi écho à une programmation de Teru Koothu du Tamil Nadu en 1997. L’Inde est riche, nous n’en avons pas encore découvert toutes les merveilles culturelles.

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