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Interview de Nagarathinam Krishna
Propos recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle Revue de l'Inde et Indes réunionnaises

       Romancier, poète, essayiste, traducteur, et cofondateur - avec Vengada Soupraya Nayagar, du blog Chassé-croisé : France-Inde - Nagarathinam Krishna réside en France depuis les années 80 et œuvre pour la promotion de sa culture d'origine, tamoule. Il nous parle ici de ses différents travaux et actions.

  • IR/LNRI : Nagarathinam Krishna, voudriez-vous tout d'abord vous présenter à nos lecteurs ?

NK : Avec plaisir.
   Né à Pondichéry (Inde), je suis à Strasbourg (France) depuis 1985. Commerçant par profession,  c'est-à-dire pour survivre, je dépends d’une épicerie indienne. Mais ma passion est ailleurs. Je suis un homme qui passe son temps en lectures ; je ne peux pas vous dire d’où vient ce goût, mais ma mère est responsable d’une partie de ma vie culturelle. C’est cette euphorie des livres qui  m’a conduit à écrire
.

  • IR/LNRI : Vous avez, avec Vengada Soupraya Nayagar, créé un blog intitulé "Chassé-croisé : France-Inde" : comment ce projet est-il né et quels sont les objectifs du blog ?

NK : Comme les Dadaïstes,  j’ai découvert ce nom par hasard.  Mais l’idée n’est pas celle d’hier.  Bien que notre vie soit encadrée par la société, on ne peut pas ignorer l’individualité d’un homme. Tout en gardant cette l’individualité, l’homme est obligé de dépendre des autres. D’ailleurs, la notion de la société d’aujourd’hui n’est plus la même : à travers les diversités, races, religions, cultures diverses doivent savoir vivre ensemble dans notre société. Je pense que la connaissance culturelle de l’un et l’autre peut nous aider à vivre ensemble. L’Inde et la France ont chacune sa richesse à échanger. Notre chassé-croisé est un petit effort pour réaliser cette idée de partage.  

  • IR/LNRI : Outre la littérature, quels sont les aspects culturels indiens que vous souhaiteriez promouvoir ?

NK : En France, je vois qu’il y a au moins une centaine d’associations des diasporas indiennes. Chacune a ses objectifs et ses couleurs. Elles sont bien présentes à travers leurs engagements. Il m’arrive d’assister à certaines de leurs fêtes et je le continuerai d'ailleurs. Par contre, je n’ai pas l’envie de suivre le même chemin. Comme vous savez,  notre but principal est de présenter la littérature auprès des francophones ; avec cela on peut  ajouter la peinture et la sculpture, mais pas dans l’immédiat.

  • IR/LNRI : Dans votre démarche de promotion de la culture indienne, n'êtes-vous pas tentés tous deux, de par vos origines, de privilégier la culture tamoule ?

NK : C’est normal. Ce n’est pas facile d’effacer notre origine du jour au lendemain. Quand on sort, on essaie d’imiter l’autre ; dés qu’on rentre chez nous on s'en déleste, on se démaquille, on  se sent à l’aise avec notre vrai ‘être’. Tout d’abord, je  suis un Tamoul ; l’Indien  vient ensuite. En France, on entend souvent les mots comme alsacien, niçois, breton, mais cela ne les empêche pas d’être français. A première vue je ne suis ni français ni indien, plutôt un Tamoul pour tous ceux qui ne me connaissent pas. Si je ne montre pas les justificatifs, personne ne sait qui je suis. Mon identité de Tamoul est une vérité absolue. Pourquoi  je la cache donc ? Si vous entrez dans la diaspora indienne, on voit l’existence d'un communautarisme. Pourtant, avec le soutien d’un poète tamoul, M. Indiran, le premier recueil de poèmes traduit en français (L’Heure du Retour)  n’est pas en tamoul mais en oriya. Ce sont des poèmes écrits par Dr. Manorama Biswal Mohapatra. Je ne sais pas si d’autres Indiens peuvent faire ce geste envers le tamoul.  

  • IR/LNRI : Pour vous qui vivez en France, vous semble-t-il que la culture indienne y soit particulièrement méconnue, en particulier la culture tamoule ?

NK : En gros, on peut le prendre comme cela. C’est une conséquence de la colonisation. Les colonisateurs sous-estiment leurs anciennes colonies, ou ils ne veulent  pas entendre parler du côté  digne d’un pays du tiers monde. L’histoire des Tamouls fait partie de celle l’Inde. Ensuite, nous aussi quelque part en sommes responsables. Comment les Français entreront-ils si nous ne les laissons pas entrer. Au lieu de parler de notre passé glorieux, il faut leur faire comprendre que notre présent garde toujours sa grandeur.

  • IR/LNRI : Du reste, personnellement, qu'est-ce qui vous a poussé à quitter l'Inde pour vous installer en France en 1985 ?

NK : Je suis ressortissant d’un ancien comptoir de Pondichéry. La nationalité française que j’ai eue en Inde m’a incité de faire ce choix. D’ailleurs,  j’ai cru qu’on pourrait mieux vivre en France qu’en Inde. En bref, je me suis installé en France pour une raison économique.

  • IR/LNRI : Vous avez traduit en tamoul divers ouvrages français, de Marguerite Duras, Françoise Sagan, etc. : quels sont vos goûts personnels dans la littérature française et, en tant qu'Indien - et donc avec un regard extérieur - qu'est-ce qui vous paraît différencier la littérature française de la littérature indienne ?

NK : C’est un concours de circonstances. J’aime la nouveauté. La France est un pays où la littérature se métamorphose sans cesse. C'est la littérature moderne du monde, surtout celle de la France, qui m’inspire. Pour un écrivain comme moi, c’est essentiel de comprendre ce qui se passe autour de moi et  de rester en contact avec des événements littéraires.  J’aime la voix rebelle en général. J’aime l’écriture  qui  nous donne à réfléchir et ce qui dialogue autrement. Bien que nous soyons au vingt-et-unième siècle, entre la France et l’Inde au fond il y a toujours des différences. La distance et les caractéristiques géographiques qui séparent les  deux pays se voient dans leurs cultures aussi. Les auteurs à leur tour s'en font l’écho dans leurs œuvres. Il  existe donc une différence sur le plan culturel.  A part cela, je ne vois pas d’autre différence.

  • IR/LNRI : Et qu'est-ce qui vous semble les rapprocher ?

NK : Je ne sais pas comment vous voulez prêter au mot "rapprocher". Pour moi, le rapport entre deux pays doit se faire tout en gardant leur diversité culturelle, c'est-à-dire sans passer par des concessions.
   Je crois que  le monde est beau à voir et bouge grâce à sa multitude d'espèces, avec leur  nature, couleur, parfum, lumière, son etc. S’il y avait  une similitude, une fonction monotone, je ne vivrais même pas une seconde de plus. C’est pour cette raison que je préfère présenter aux Européens des écrivains régionaux de l’Inde plutôt que des écrivains indiens qui écrivent en anglais. 

  • IR/LNRI : Pouvez-vous nous parler de votre démarche d'écrivain, des livres que vous avez déjà publiés et de ce que vous apporte personnellement la création littéraire ?

NK : Tous ce que je viens d’écrire a été écrit et publié en tamoul. Kalachuvadu, Sandhya  et trois autres éditeurs indiens s’occupent de publier mes œuvres. Jusqu’à présent, il y a quinze œuvres : deux romans, quatre recueils de nouvelles, un recueil de poèmes, quatre recueils d’essais sur la littérature française et six traductions.
   Le premier roman est  intitulé Nilakadal (La Mer bleue). Il s’agit d’un Français qui est allé à Pondichéry pour travailler à l’Institut Français, cherchant  en même temps les traces de son ancêtre disparu trois siècles auparavant. C'est une histoire qui se passe entre l’Inde du sud et l’Ile Maurice, un voyage à travers les époque ; c’est aussi  un roman historique qui parle de l’histoire des Tamouls à Ile Maurice pendant la colonisation, plus particulièrement la période de La Bourdonnais.
   Le deuxième roman, Mata-Hari, raconte l’histoire d’une Pondichérienne  qui se termine en France. L’héroïne rencontre le même destin que celui de Mata-Hari ; c’est plutôt donc l'histoire de deux femmes qui ont parcouru le même chemin. D’ailleurs, dans ces romans ou dans mes nouvelles, j’essaie d’exister en tant qu’immigrant à travers mes personnages.

  • IR/LNRI : Au-delà de votre blog, menez-vous aussi d'autres actions afin de promouvoir la culture indienne dans le monde francophone ?

NK : Pour l’instant rien, rien de prévu. S’il y a des idées qui peuvent enrichir mes objectifs, je suis prêt à m’engager.

  • IR/LNRI : Et quels sont vos projets ?

NK : J’écris, je traduis de français en tamoul. Le Procès-verbal de Le Clézio va sortir en tamoul. Un contrat a été signé avec l’éditeur français. Un autre contrat a été signé aussi pour traduire, en français cette fois, des œuvres d’Ambai - alias Laxmi -, une écrivaine connue en Inde. Une traductrice française va le faire.  

© La Revue de l'Inde et Indes réunionnaises 2012

 


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