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Interview de Louise Gunnell
Propos recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle Revue de l'Inde et Indes réunionnaises

     Cela fait maintenant des décennies que l'association Kalavistar poursuit un inlassable travail dans le domaine de la musique indienne, en particulier la musique classique de l'Inde du Nord. C'est à l'occasion de la production d'un coffret de deux DVD : Une découverte sonore de l'Inde, que nous avons interrogé Louise Gunnell, coresponsable de l'association et réalisatrice des deux films documentaires.

  • IR/LNRI : Louise Gunnell, pourriez-vous tout d'abord vous présenter à nos visiteurs ?

LG : J’ai fait une carrière de professeur d’anglais. J’étais très impliquée dans l’éducation active et dans une pédagogie de l’écoute. En tant que musicienne amateur, j'étais en quête d’un apprentissage de la musique qui ne passe pas par l’œil.

  • IR/LNRI : Dans quelles circonstances vous êtes vous découvert une passion pour la musique indienne et comment cette passion a-t-elle évolué ?

LG : Au début des années 60, à l’occasion de voyages à Londres, nous rapportions, en trophée, de rares disques vinyle de musique hindoustanie. J’écoutais, ravie ; je lisais aussi (!), mais rien ne me permettait de suivre les axes de création de cette musique.
  
En 1963, bien avant la grande vogue de l’Inde, nous nous sommes trouvés deux postes d’enseignants à Karnatak University, Dharwad. Tout de suite, j’ai cherché un maître pour m’initier à cette musique, en l’occurrence Shivu Taralagatti : des cours où maître et élève ont chacun leur instrument et ne communiquent que par la musique.
   Puis je suis restée vingt ans sans retourner en Inde, sans pouvoir progresser non plus, sans maître pour me guider, sans accompagnateur au tabla.
   En 1984, retour à Dharwad, plongée dans la pratique du sitar. Je décide de faire venir mon maître en France.

  • IR/LNRI : Comment est née l'association Kalavistar et quels sont ses objectifs ?

LG : Tout de suite les choses vont très vite. Une quinzaine de concerts publics s’organisent en France, puis sous l’égide de l’ICCR à l’étranger. La demande va croissant, surtout là où la place n’était pas déjà prise.
   Très vite, je me rends compte qu’un énorme travail de sensibilisation est à faire auprès des publics et que tout le monde peut aborder une musique savante différente par une écoute guidée, et aussi par la pratique. Encouragés par les institutions culturelles françaises et indiennes, nous avons mené des centaines d’animations musicales et de concerts-découvertes dans tous les milieux.
   Par ailleurs nous tenons à ce que la musique ne soit pas dissociée de la culture indienne dans ses aspects les plus divers. Nous avons réalisé des expositions, des spectacles complets alliant contes, musique, danse, vidéo de miniatures indiennes dont « L’Arbre en Fleurs », d’après un conte collecté par A.K. Ramanujan, était le plus abouti, et il a bien tourné.

  • IR/LNRI : Kalavistar a déjà proposé au public divers CD, livres... : pouvez-vous nous en parler ?

LG : Dès 1988, le mouvement d’éducation Freinet nous contacte et publie un petit ouvrage, non technique mais très précis, d’approche de la musique hindoustanie (avec cassette) BT2 N° 208.  Suit un gros dossier, pour Musique et Culture – Strasbourg, sur la musique en Inde avec une écoute analytique d’un raga joué par Nikhil Banerjee.
   Au cours des années nous avons enregistré plusieurs CDs de Pandit Shivu Taralagatti, élève de Mallikarjun Mansur, qui est le seul sitariste de la gharana de Jaipur Athroli. Cela méritait des livrets élaborés. En Inde, nous avons réalisé une collection originale de comptines, de chants dévotionnels et de musique de rue du Nord-Karnataka. Tous ces enregistrements ont été publiés par l’excellent label BUDA – musique du monde. Shivu Taralagatti a aussi participé à un CD de World Music chez Planète Verte, mais il reste attaché à une tradition authentique qui se renouvelle sans cesse, et je le comprends bien.

  • IR/LNRI : Récemment est paru chez Lugdivine le coffret de deux DVD intitulé Une découverte sonore de l'Inde : en tant que réalisatrice, comment avez-vous travaillé pour ces deux films ?

LG : Il y a des années Michel Asselineau, directeur des éditions musicales Lugdivine, m’avait demandé un DVD sur la musique et la vie en Inde ! C’était une montagne de travail que je ne me voyais pas escalader. Le premier documentaire en date
  
«  Des Pieds et des Mains » est issu d’une exposition de photos sur les artisans de la lutherie à Miraj, où Shivu Taralagatti m’emmenait souvent. J’étais bien accueillie dans les ateliers, et ma rencontre avec César Giron, qui venait de réaliser un film, De Père en Fils, sur la facture du tabla, a été décisive.

  • IR/LNRI : « Tout ouïe », est une véritable plongée dans l'univers sonore quotidien de l'Inde, de l'aube au soir, du chant des oiseaux aux bruits domestiques, des sirènes de trains aux souffles du vent. La musique s'y inscrit comme dans un écrin qui semble la contester autant que la sublimer... Quelles étaient vos intentions en proposant ce travail de "chasseur de sons", qui se passe de commentaires ?

LG : Ce deuxième DVD est né de mes séjours tranquilles d’imprégnation à Dharwad. Les musiques émergent du chaos, s’inscrivent dans les rythmes de la vie quotidienne et les gens vivent leur vie dans la musique jusque dans l’écoute d’un concert de musique classique. La volonté de n’ajouter aucun commentaire invite à l’écoute. On écoute si peu dans notre monde plein de bruit. On regarde et on passe…, dans tous les domaines.

  • IR/LNRI : « Des Pieds et des Mains » est plus didactique et nous fait suivre pas à pas la fabrication d'instruments à cordes (sitar, tanpura) : ce documentaire s'adresse-t-il à des spécialistes ?

LG : Je crois que les luthiers regardent ce film d’un œil averti. Les questions qui ont suivi une projection à Mirecourt, grand centre de lutherie, en étaient le reflet : ‘le sitar n’a donc pas d’ouïe, comme le violon et la guitare?’ D’autres publics y observent les gestes magnifiques des maîtres-artisans, la vie dans un atelier qui n’est pas coupé de la famille ni de la rue, la transmission du savoir ; ils écoutent les sons du travail – plutôt qu’une interview artificielle, car on ne raconte pas sa vie quand on travaille.

  • IR/LNRI : La lutherie en Inde est-elle toujours très active ? Connaît-elle des évolutions, techniques et économiques, ou reste-t-elle très fidèle à ses traditions ?

LG : La lutherie en Inde ne saurait s’industrialiser, c’est ce que dit Ayub, car il travaille sur des matériaux toujours différents et produit des instruments uniques. La protection de l’environnement a impulsé l’utilisation de matériaux nouveaux  : les décorations en ivoire ont été remplacées par du plastique ; l’os des chevalets a succédé à  la corne de cerf sambar  ; le teck est très coûteux, mais aussi plus difficile à travailler. Ces évolutions lentes sont la preuve que la lutherie s’adapte et reste bien vivante dans sa tradition. Tradition ne signifie pas immobilisme - au contraire. Elle suppose une grande inventivité.

  • IR/LNRI : Vos documentaires nous mettent en contact avec l'univers de la musique classique indienne : est-elle menacée, d'une manière ou d'une autre ?

LG : La musique savante, surtout la musique du Nord de l’Inde, est bien vivante en Inde. Un musicien doit y consacrer son temps et son énergie dans un monde envahi de distractions. De nos jours, les jeunes musiciens vont à l’université pour acquérir un métier plus rentable, si besoin est.

  • IR/LNRI : Quel regard portez-vous sur les autres formes de musique présentes en Inde, notamment sur des formes plus modernes ?

LG : Les musiques et danses de Bollywood ou de Bhangra sont imprégnées de mondialisation et trouvent leur public, et leur revenus, essentiellement hors de l’Inde. Ce qui intéresse un public indien dans les films de Bollywood est leur occidentalisation. Nous avons été partie prenante de bals multiculturels en France où notre danseuse classique de Bharata Natyam, Geeta Divin, a fait danser du Bollywood avec finesse. Une mode, à mon sens. Tout le monde peut atteindre à une culture de qualité et sans priorité commerciale, parallèlement à des cultures populaires urbaines ou rurales. Encore faut-il en offrir un éventail d’écoute.

  • IR/LNRI : Quels sont vos projets et ceux de Kalavistar ? D'autres films en perspective?

LG : Je travaille actuellement à un troisième documentaire sur des traditions éphémères en Inde, leur dimension sociale, environnementale et artistique. Kalavistar souhaite des jours plus propices à une culture enrichissante.

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© La Revue de l'Inde et Indes réunionnaises - 2012

 


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