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Interview d'Hervé Perdriolle
Propos recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle Revue de l'Inde et Indes réunionnaises

      A l'occasion de la publication de ce qu'il est coutume d'appeler un "beau livre" - et le terme est ici bien mérité - intitulé tout simplement Art contemporain indien, aux éditions des 5 Continents, nous avons posé quelques questions à l'auteur, Hervé Perdriolle, acteur majeur de la scène artistique actuelle dès lors que l'on aborde notamment l'art tribal de l'Inde et ses figures attachantes.

  • IR/LNRI : Hervé Perdriolle, vous êtes bien connu dans le domaine de l'art contemporain, mais pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

HP : Mon premier métier a été celui de graphiste. C'est grâce à cette pratique professionnelle que j'ai rencontré celui qui fut mon premier mentor : le critique d'art Bernard Lamarche-Vadel. A la fin des années 70, je réalisai pour lui la maquette de la revue Artistes et découvrais ainsi de très près les œuvres des grands artistes européens comme Mario Merz et Joseph Beuys.

  • IR/LNRI : Quels ont été vos premiers pas dans le monde de l'art contemporain ?

HP : Ma première tribu a été celle de la Figuration Libre. Par le biais de Bernard, je rencontrais François Boisrond, Robert Combas et Hervé Di Rosa. J'avais déjà rencontré Rémi Blanchard à Quimper. Ces quatre artistes allaient devenir le noyau dur d'un des mouvements artistiques les plus représentatifs des années 80 : la Figuration Libre. Nous étions de la même génération. Nous avions la même approche de l'art ouverte sur la culture dans toute sa diversité, sans frontière, des beaux arts à l'art populaire. Je devins le promoteur de la Figuration Libre.

  • IR/LNRI : C'est assez tardivement que vous vous êtes intéressé à l'Inde : qu'est-ce qui vous y a poussé  

HP : Après avoir organisé de nombreuses manifestations avec mes amis de la Figuration Libre, je poursuivais, avec les frères Di Rosa, cette volonté d'ouvrir les lieux d'expositions à toutes les formes d'art. Nous avons ouvert alors notre propre lieu, la galerie de l'Art Modeste, afin de montrer les formes d'art jusqu'alors exclues du circuit de l'art contemporain telles que l'art brut, les dessins de presse, l'art singulier… En 1995, l'un des chocs pétroliers nous amena à fermer notre galerie. Plutôt que d'attendre la reprise économique, nous avons décidé avec ma femme d'en profiter pour changer de vie, de culture. J'avais un ami, André Magnin, qui faisait un travail exemplaire sur l'Afrique. Je ne connaissais alors aucun français travaillant sur les arts contemporains en Inde (il y en avait quelques uns, très peu, je les découvrirais plus tard). C'était là un challenge extraordinaire.

  • IR/LNRI : Votre découverte de l'art tribal contemporain en Inde, au Bihar notamment, a été une véritable aventure, humaine et artistique : quels en ont été les moments les plus marquants ?

HP : Ce furent principalement mes rencontres avec Jivya Soma Mashe et Jangarh Singh Shyam. Dans leurs communautés respectives, les tribus Warli et Gond, ils furent les premiers à s'exprimer librement sur le papier et la toile, dépassant les seuls sujets rituels pour laisser s'épanouir leurs imaginaires réciproques. Ils me firent découvrir l'un et l'autre non seulement leurs propres productions artistiques mais aussi celles de leurs proches auxquels ils prodiguaient conseils et encouragements. Ces premières rencontres furent déterminantes tant d'un point de vue artistique qu'humain.

  • IR/LNRI : Vous venez de publier un très beau livre intitulé Art contemporain indien : de quelle démarche est-il l'aboutissement et que propose-t-il au lecteur ?

HP : Ce livre poursuit le travail entrepris par Jagdish Swaminathan, l'une des grandes figures de l'art moderne indien (1928-1994). Swaminathan a initié le Bharat Bhavan. Ce complexe culturel conçu par le grand architecte indien Charles Corea a été inauguré en 1982 à Bhopal. Il possède un musée d'art contemporain. La particularité de celui ci est de mettre sur un pied d'égalité les artistes contemporains issus de la culture globale, celle que nous partageons, héritée des avant-gardes historiques, et les artistes contemporains issus de la culture locale, le plus souvent tribale. Ce livre s'inscrit également dans le prolongement des efforts de Jyotindra Jain, lequel fut le brillant directeur du Craft Museum de New Delhi, pour faire mieux connaître ces "autres maîtres" de l'Inde. Si nous connaissons bien les acteurs de la scène artistique dominante avec ses stars internationales comme Subodh Gupta, il nous faut découvrir ces autres figures historiques issues des arts tribaux et populaires. C'est ce que propose ce livre au lecteur.

  • IR/LNRI : Faut-il le considérer comme un ouvrage destiné à un public d'initiés ?

HP : Ces formes d'art sont accessibles par tous, initiés ou non. C'est une invitation au voyage, à la découverte non d'une seule culture érigée en dogme nécessitant une connaissance liturgique pour en apprécier les secrets, mais d'une diversité culturelle permettant à tout un chacun d'y accéder au gré de sa sensibilité, de ses propres attirances esthétiques et intellectuelles. C'est un ouvrage d'initiation.


Plusieurs artistes indiens, dont Jivya Soma Mashe et Jangarh Singh Shyam, sont visibles jusqu'au 31 octobre 2012 dans le cadre l'exposition Histoires de voir à la Fondation Cartier pour l'art contemporain, à Paris

  • IR/LNRI : Comment s'est fait le choix des artistes et des œuvres présentés dans le livre ?

HP : Il y a les figures historiques, celles découvertes par les premiers émissaires indiens lorsque ceux ci amenèrent pour les premières fois dans les années 70 et 80 papiers et toiles dans diverses communautés. L'objectif de cette démarche était de pouvoir conserver ces formes d'art en mutation, voire en voie de disparition, et de les faire connaître en dehors de leurs lieux de réalisation. Auparavant, toutes ces formes d'art présentées dans ce livre étaient purement rituelles et éphémères. Seuls quelques individus ayant l'opportunité de visiter ces villages reculés avaient l'occasion d'apprécier ces pratiques artistiques. Quelques livres d'ethnographes offraient bien aux curieux la possibilité de les découvrir, mais, par manque de moyens, ceux-ci ne proposaient guère que des reproductions de petit format et le plus souvent en noir et blanc. L'introduction de la toile et du papier permit d'exposer et de faire connaître ces formes d'art, souvent aux origines culturelles parmi les plus anciennes de l'Inde, dans les grandes villes indiennes puis à l'étranger.
   Aux côtés de ces figures historiques, les premiers individus de ces communautés à s'être exprimés sur toile et papier avec un talent remarqué, sont présentées dans ce livre des figures émergentes que j'ai eu la chance de découvrir au cours de mes voyages ou qui m'ont été présentées par des amis.

  • IR/LNRI : Qu'est-ce qui caractérise l'art des Warli et qu'est-ce qui vous séduit particulièrement dans cet art ?

HP : Les Warlis parlent un dialecte sans écriture. Aussi, ils ont inventé une pictographie, propre à l'ensemble de leur communauté forte de plus de 600 000 âmes, afin de transmettre leur culture de génération en génération. La pictographie des Warlis est des plus sommaires. Les personnages y sont représentés à l'aide de deux triangles inversés réunis en leurs sommets opposés. Le triangle du haut figure le torse, le triangle du bas le bassin du corps humain. Un simple rond figure la tête. Pour le peintre Warli, il suffit alors d'incliner un triangle par rapport à l'autre afin d'animer les corps. "Il y a les êtres humains, les oiseaux, les animaux, les insectes, etc. Jour et nuit il y a du mouvement. La vie est mouvement" raconte Jivya Soma Mashe. L'art des Warlis est un éloge de la vie et du mouvement.

  • IR/LNRI : Et en ce qui concerne la peinture Madhubani ?

HP : La peinture de Madhubani, plus connue sous le nom de Mithila Painting, du nom de cet ancien royaume, est plus complexe. Il s'agit d'un art populaire, transmis de mère en fille, codifié par l'hindouisme. Chaque caste a son propre système de représentation. Parmi les hautes castes ont connaît le travail des grandes dames comme Sita Devi, Mahasundari Devi et Ganga Devi. De nombreux articles leur ont été consacrés. La finesse de leurs dessins n'a de cesse de nous surprendre. Les intouchables ont aussi leur style propre. C'est une anthropologue allemande, Erika Moser, qui incita pour la première fois dans les années 70 l'une d'entre elles à transcrire son art éphémère sur papier. Chano Devi développa ainsi un style appelé Godhana Painting (Godhana signifiant tatouage). Celui-ci s'inspirait directement des tatouages propres à leur caste. Ce style a été développé par de nombreuses autres femmes, parfois avec grand talent comme Urmala Devi. Yamuna Devi, autre intouchable, la première à recevoir un National Award, développa une autre esthétique qui, elle aussi, fit école.

  • IR/LNRI : Certains artistes occupent une place remarquable dans le livre : Jangarh Singh Shyam, Jivya Soma Mashe... Pouvez-vous nous dire ce qui fait d'eux des artistes majeurs ?

HP : Ce sont simplement de grands artistes dans le sens ou ils sont de fantastiques interprètes de partitions culturelles communes, celle de la tribu Gond pour Jangarh Singh Shyam, et, celle de la tribu Warli pour Jivya Soma Mashe. Ils ont su, l'un et l'autre, développer une interprétation qui a fait l'admiration des premiers émissaires indiens partis à la rencontre de ces communautés. De nombreux observateurs étrangers remarquèrent également leur talent. Ainsi, tous deux ont représenté de nombreuses fois leur pays à travers des expositions internationales dont celle des Magiciens de la Terre au Centre Pompidou en 1989. Ils sont la fierté de leurs communautés respectives, les garants d'un imaginaire exigeant. Grâce à eux l'art de leurs communautés est reconnu et de nombreux autres artistes ont pu voir le jour.

  • IR/LNRI : Votre livre ouvre une fenêtre essentiellement sur des artistes contemporains issus de l'art tribal ; celui-ci recèle-t-il encore, dans d'autres régions de l'Inde, des trésors méconnus ?

HP : Certainement ! Comme vous l'avez compris, je n'ai fait que mettre mes pas dans ceux des premières personnes à avoir révélé ces figures historiques que l'on retrouve dans mon livre. Il est un fait que l'on n’y voit aucun artiste de l'Orissa, pour ne citer qu'un des Etats où l'on trouve le plus grand nombre de communautés tribales. On peut aisément imaginer y découvrir des talents délaissés. L'Inde est vaste et si diverse.

  • IR/LNRI : Et quel regard portez-vous sur des artistes contemporains venant d'autres horizons créatifs, tels que ceux que l'on a pu voir l'an dernier à Lyon ou au Centre Pompidou ?

HP : Je regrette que ces grandes expositions aient fait l'impasse sur les artistes contemporains issus des cultures minoritaires. Chaque jour s'affirme l'idée que l'art contemporain ne se limite pas aux seuls héritiers de Duchamp, Matisse ou Picasso. L'ethnocentrisme est de moins en moins de rigueur. Il aurait été bien que ces expositions en tiennent compte et nous restituent ainsi la diversité culturelle qui est le propre de l'Inde.

  • IR/LNRI : Quels sont à présent vos projets ? Allez-vous retourner en Inde, découvrir et promouvoir d'autres artistes, préparer des expositions, publier de nouveau ouvrages consacrés à l'Inde ?

HP : Je vais poursuivre ce travail entamé voilà plus de quinze ans. Je suis en Inde trois à quatre fois par an. J'y vois les artistes avec lesquels je travaille régulièrement et rencontre de nouveaux talents. J'ai participé à la dernière India Art Fair à New Delhi. Ce fut l'occasion de développer une collaboration démarrée à Paris un an plus tôt avec Abhay Maskara à la galerie du Jour/Agnès B. Abhay dirige l'une des galeries les plus surprenantes aujourd'hui en Inde. Un espace spectaculaire par son volume offrant à ses artistes, âgés en moyenne de trente ans, la possibilité de réaliser de vastes installations. Ensemble nous faisons dialoguer les racines, l'art tribal contemporain que je représente, et des ailes, la scène expérimentale avec laquelle il a su nouer des relations intellectuelles autant qu'amicales exceptionnelles. Nous allons développer ces collaborations en Inde comme à l'étranger.

Beau livre sur l'art contemporain indien

   "L'Inde fascine par sa richesse culturelle. On connaît l'Inde par le foisonnement de ses arts sacrés plusieurs fois millénaires. On sait moins que plus de 60 millions d'Indiens sont issus de plusieurs centaines de communautés tribales parmi les plus diverses. Le gouvernement indien a fait plus qu'aucun autre pays pour la conservation et la reconnaissance de ses arts tribaux et populaires. Dès 1976. les autorités indiennes remettent les mêmes récompenses aux grands noms de l'art tribal qu'à ceux de l'art moderne issu de l'Indépendance. Ce sont les Autres Maîtres de l'Inde, titre d'une exposition à New Delhi en 1998."

   Un très beau livre, dans une éditions de grande qualité... Les reproductions d'œuvres se taillent bien sûr une place majeure, constituant un témoignage esthétique, artistique et documentaire sur un pan immense et de plus en plus apprécié de l'art indien. Les textes d'accompagnement sont de haute tenue : Hervé Perdriolle est un remarquable spécialiste de l'art contemporain, et son immersion en Inde en a fait également un des spécialistes de l'art indien.

Titre : Art contemporain indien
Auteur : Hervé Perdriolle
Éditeur : 5 Continents
Format : 24 x 28.5 cm. - 240 pages
ISBN : 978-8874396092
Prix public : 45€

© La Revue de l'Inde et Indes réunionnaises 2012

 


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