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Interview d'Annie Montaut
Propos recueillis par Philippe Pratx
pour La Nouvelle Revue de l'Inde et Indes réunionnaises

     Annie Montaut nous apporte ici un éclairage décisif et intelligent sur l'œuvre de l'écrivain indien Krishna Baldev Vaid, dont nous vous proposions récemment l'interview. Professeur à l'Inalco, Annie Montaut est en effet la traductrice - parmi bien d'autres romans - de ce monument qu'est Requiem pour un autre temps. Elle nous fait ici partager sa passion littéraire pour un grand auteur méconnu.

  • IR/LNRI : Annie Montaut, voudriez-vous tout d'abord vous présenter à nos lecteurs ?

AM : Je suis professeur de hindi, à l’Inalco à Paris, où j’ai beaucoup aimé enseigner la littérature hindi depuis vingt-cinq ans, bien que je sois, dans mes publications scientifiques, surtout linguiste, très intéressée par les relations de la syntaxe et de la sémantique, et aussi par l’histoire de la langue hindi, les phénomènes de contact avec les autres familles de langues indiennes, la traduction – je dirige à l’Inalco une formation de Master en traduction professionnelle. Si vous souhaitez plus de renseignements vous pouvez visiter le site http://anniemontaut.free.fr (et zyada.org pour l’enseignement du hindi).

  • IR/LNRI : Comment est né votre goût de la littérature indienne et quels sont vos auteurs indiens de prédilection ?

AM : De mon goût pour la littérature française, très affirmé et longtemps pratiqué puisque j’ai commencé ma carrière comme agrégée de lettres. La littérature hindi est pour moi une grande littérature, c’est-à-dire pas seulement un document ethnographique ou un objet de consommation pour goûter à la couleur locale indienne. C’est une tradition portée et renouvelée par des auteurs dont certains sont comparables à Rabelais et Proust. Mes préférés – à part  mon préféré : K.B. Vaid – sont Jainendra Kumar, Phanisharnath Renu, Nirmal Verma, Anupam Mishra, Dharamvir Bharati, Krishna Sobati, Geetanjali Shree, Nirala, Ashok Vajpeyi, Kunwar Narain en hindi, Ananthamurthy, Imayan, O.P. Vijayan dans d’autres langues indiennes, Mulk Raj Anand, Salman Rushdie, Allan Sealy, Naipaul, Rohinton Mistri en anglais.

  • IR/LNRI : Qu'est-ce qui vous attire dans l’œuvre de Krishna Baldev Vaid ?

AM : Tout. Ses thématiques obsessionnelles – la mort, le miracle de la vie, la ferveur de la spéculation, la misère, l’humour, la liberté, la haine du convenu et de l’hypocrisie, la douleur d’être humain, la compassion et l’observation sans préjugé, la manie des « questions fondamentales » – et la mise en forme de ces thématiques, un style très original et très puissant. Comme Céline, comme Beckett, il choque certains, mais pour ceux qu’il ne choque pas c’est la jubilation continue ! Son œuvre éclate de vigueur, d’intelligence, de lucidité, d’honnêteté, de liberté. Et elle contient l’Inde du XXème siècle, comme on peut dire de Flaubert, généralement apprécié surtout pour son style, qu’il contient la France du XIXème siècle.

  • IR/LNRI : Quelle place occupe-t-il dans la littérature indienne contemporaine ?

AM : En tout cas pas la place qu’il mérite, à moins qu’on n’estime que la marginalisation, voire le rejet, dont il est victime depuis longtemps est une manière négative de reconnaître sa position exceptionnelle. Son premier roman en 1957 avait fait de lui l’un des deux ou trois espoirs de la jeune littérature de l’Inde indépendante, fêté par les tenants de l’école alors en vogue, le « nouveau roman » (nai kahani). Ensuite, et particulièrement depuis son roman sur Bimal, il a été accusé de tous les crimes : anti-indianité, obscénité, provocation, antisocialisme, anti-hindouisme, immoralisme, et autres mal pensances variées, qui l’ont fait littéralement mettre au ban des lettres académisées comme de la contre-littérature (celle des Dalit par exemple). Seul écrivain hindi à avoir systématiquement développé l’invention formelle, à n’avoir cédé à aucune facilité, aucun groupisme, aucune mode, il se heurte soit à la conspiration du silence, soit au rejet hargneux. Et pas seulement parce qu’il n’appartient pas à une école et qu’il est inclassable. La manière dont est aujourd’hui salué l’ensemble de sa carrière de créateur est significative : en 2010 l’académie hindi propose de lui décerner un prix très prestigieux pour toute son œuvre et se rétracte quelques jours plus tard suite à des insinuations quant à sa « mal pensance ». La même année tous les écrivains, y compris ceux qui ne partageaient ni ses engagements stylistiques ni ses positions intellectuelles, ont refusé les prix de moindre prestige qui leur étaient attribués, par protestation contre le scandale de cette injustice. La thèse australienne de Rosalyn Clare Matthews montre très bien la mécanique du pharisaïsme qui a abouti à cette exclusion de la sphère officielle, du « main stream ». Ce qui bien entendu n’empêche pas qu’il ait toujours eu, parmi ses pairs comme chez les lecteurs, ses inconditionnels. Clémentine Bertschy-Mandal lui a consacré une page de son blog  (http://hindiadi.wordpress.com/2011/07/30/krishna-baldev-vaid-biographie-bibliographie/)

  • IR/LNRI : Pourquoi, selon vous, a-t-il fallu attendre plus de trente ans pour proposer en français une traduction de Guzrâ Huâ Zamânâ ?

AM : La question est liée à la précédente. Vaid est traduit en russe et en français mais ni en italien ni en allemand ni en espagnol. Du peu de traducteurs disponibles dans les langues européennes autres que l’anglais, qui va s’engager sur un auteur dont on parle peu, et mal, qui même l’a vraiment lu ? Sans parler de la longueur du roman. Mais le principal problème est celui de l’édition, et donc de la médiatisation des littératures indiennes. Il faut du courage à un éditeur pour publier une traduction d’un auteur non médiatisé, et InFolio comme Langues &Mondes /L’Asiathèque ont eu ce courage. Après il faut le diffuser. Et sans les media… Or la seule littérature indienne médiatisée en France aujourd’hui est celle qui s’écrit en anglais, bonne ou mauvaise. Les œuvres traduites des autres langues sont aujourd’hui plus invisibles qu’il y a trente ans, alors qu’elles sont plus nombreuses : la déferlante du produit à la mode, traduit de l’anglais, les efface littéralement. Le lecteur qui voudrait acheter autre chose en libraire doit connaître le titre, l’auteur, l’éditeur, et commander : il ne peut pas voir les livres sur un présentoir, il n’en entend pas parler dans les grands journaux, il ne peut pas les connaître. Pour lui bien sûr, une œuvre indienne est indienne, et il ne se soucie en général pas de savoir de quelle langue elle est traduite. Or, l’ « indianité » des romans en anglais, souvent écrits dans la diaspora, n’est pas du tout la même que celle des romans en langues indiennes.

  • IR/LNRI : Est-ce un roman représentatif de l'ensemble de l’œuvre de K. B. Vaid ?

AM : Oui et non. Non parce qu’il raconte vraiment une histoire (même si elle se subdivise en un « océan d’histoires » comme on nomme en Inde la tradition des récits), et une histoire qui en outre se déroule sous le grand parasol de l’Histoire, alors que tout le reste de son œuvre se situe, comme il le dit lui-même, du côté de l’antiréalisme. Oui parce que son style est fidèle à lui-même, là comme ailleurs : caustique, élégiaque, paradoxal, truculent, précis, méandrique ou laconique alternativement, dans l’obsession du questionnement, faisant grand usage du vocabulaire ourdou, persan, arabe. Et drôle !

  • IR/LNRI : Comment présenteriez-vous et résumeriez-vous ce roman ?

AM : Comme je l’ai fait dans le texte de présentation ! (http://anniemontaut.free.fr/cultures/litterindienne/presentation_Requiem.pdf).     C’est parce qu’il est trop complexe et non par provocation que je ne vais pas le résumer ici, et risquer de dépasser les deux ou trois pages que vous m’accordez. Disons qu’à travers le quotidien de cinq copains, d’abord loufoque et gai, ensuite loufoque et tragique, et toujours à rebours des préjugés des adultes, on découvre dans un gros bourg reculé du Panjab « l’Inde profonde » en même temps que la valeur de l’auto dérision comme seul vrai contrepoids à la violence communautaire. On est autant chez les musulmans et les sikhs que chez les hindous, et les adultes aussi sont tous aussi hauts en couleur que les adolescents. Qu’ils tombent dans le factionnalisme ou y résistent, ils sont prétexte à maintes digressions biographiques qui étirent le temps au point qu’on est à la fois dans un tempo dramatique (deux suicides ratés, un mariage catastrophe, un jeûne à mort, des fugues, les meurtres de la Partition) et dans un ralenti anti-dramatique qui éternise le temps.

  • IR/LNRI : Parmi les nombreuses œuvres, littéraires ou cinématographiques, évoquant de près ou de loin le terrible épisode historique de la Partition, quelles sont selon vous l'originalité et la force de Requiem pour un autre temps ?

AM : Il  n’y a pas d’Anglais, pas de bouc émissaire. Il n’y a pas de coupable, ou alors tout le monde l’est, plutôt cela d’ailleurs. Tout le monde l’est parce que tout le monde garde au cœur la défiance vis-à-vis de l’autre. L’idée politiquement correcte que tout allait bien avant la décision (britannique) de partager le pays est constamment démontée dans le roman : ce n’était pas la belle amitié hindou-musulmane qu’on peut trouver dans Tamas, de Bhisam Sahani par exemple. C’était un vivre ensemble ambivalent, complexe, mais pas la grande harmonie idéalisée chez tant de ses contemporains. Autre originalité de Requiem : sa drôlerie, l’évitement du pathos. Le refus de moraliser. La suspension du jugement mise en pratique par l’exhibition des multiples facettes de tous. Au fond, c’est le livre du gai savoir, un peu nietzschéen par certains côtés, et par d’autres rabelaisien, et beckettien.

  • IR/LNRI : La richesse et la personnalité du style d'un auteur compliquent la tâche déjà délicate d'un traducteur ; or Vaid est justement réputé pour la richesse et la personnalité de son style : comment avez-vous donc affronté et surmonté cette difficulté ? Avez-vous du reste travaillé en concertation avec l'auteur lui-même ?

AM : Je n’ai pas l’impression à avoir eu à surmonter des difficultés particulières (à part l’impossibilité de refléter les deux courants linguistiques, ourdou et hindi). Car d’un certain côté, et sans vouloir oser me comparer à K.B. Vaid, il se trouve parler la langue de mon esprit, de mon cœur, de mes sensations. Ce n’était pas le cas pour d’autres écrivains que j’ai aimé traduire pour leur qualité littéraire et parfois pour leur difficulté. Avec K.B. Vaid, la difficulté a été comparable à celle que j’aurais eue si j’avais voulu mettre en mots ma propre voix. J’ai naturellement travaillé en concertation avec lui, une chance rare quand on traduit un écrivain vivant. En fin de compte, traduire, c’est toujours un bonheur, difficile, dès qu’on veut mettre sur le papier une musique et une émotion, et pas seulement une information plus ou moins fidèle aux chaînes de mots de la langue de départ.

  • IR/LNRI : Dans toute grande œuvre, on le sait au moins depuis Flaubert (dont vous parliez), le style et le "message" sont indissociables : quel est le "message" porté par le roman de Vaid, et en quoi s'adresse-t-il à nous, lecteurs de 2012 ?

AM : Ce serait un message gandhien : au lieu de jeter le blâme sur les autres, ou l’Autre, regardez-vous et mettez-vous vous-même en question (stylistiquement, cela donne ces innombrables passages « introspectifs » très comiques, qui transforment, comme toujours chez Vaid, l’autofiction en travail de démantèlement des certitudes). Dans la foulée, ne cédez pas aux facilités et ne vous cachez pas les « amères réalités », et aussi, mais c’est moins gandhien, tant que vous serez capable de rire, des autres et de vous-même, rien n’est perdu. Et encore, et ce n’est plus du tout gandhien, on peut être hypermoderne (comme on dit en hindi : atiadhunik), fondamentalement humaniste et laïc, et ne rien lâcher de la tradition, des traditions, indiennes.

  • IR/LNRI : Quels autres ouvrages recommanderiez-vous aux lecteurs appréciant Requiem pour un autre temps ?

AM : Eh bien, tous ceux que j’ai traduits du hindi, puisque je n’ai traduit que des livres que j’aime ! et que je les apprécie parce qu’ils représentent à mes yeux de la grande littérature (entre autres La splendeur de Maya, Lila et Histoires de renaissance de Vaid, Un amour sans mesure de Jainendra Kumar, Les gouttes de lumière du Rajasthan d’Anupam Mishra, Un bonheur en lambeaux et Le toit de tôle rouge de Nirmal Verma, Kalikatha d’Alka Saraogi). Et beaucoup aussi que je n’ai pas traduits : sur le thème de la Partition, Ice-candy man (1947) de Bapsi Sidwa, sur le thème voisin des passions (anti)communautaires, Le dernier soupir du Maure, de Rushdie, l’Equilibre du monde de Rohantan Mistri. Pour l’originalité et la richesse de la narration Red et Trotternama d’Allan Sealy…

  • IR/LNRI : Avez-vous d'autres projets de traductions touchant à la littérature indienne ?

AM : Je termine Hind Swaraj de Gandhi (Fayard), je cherche un éditeur pour Histoires de la déesse de notre temps de Mrinal Pandey.  Il y a aussi sur le métier Andha Yug (l’âge de fer ?), drame  de Dharamvir Bharati, une anthologie de poèmes de Kunwar Narain, et plus tard Vinod Kumar Shukla, Uday Prakash… une pièce de théâtre de Vaid (La faim c’est le feu est déjà paru, en bilingue à l’Asiathèque Langes&Mondes, traduite par J. Garin et M. Calvet), une autre, Agra Bazar, de Habib Tanvir, peut-être ?

© La Revue de l'Inde et Indes réunionnaises 2012

 


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