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Dinesh Himatsinkar, un magnat indien du Textile

Dinesh Himatsinkar est un industriel indien exceptionnel. C’est d’abord le plus gros acheteur individuel de soie au monde. Son entreprise, Himatsingka Seide, qui exporte des vêtements mode de luxe, des  robes de mariée et des tissus pour la décoration vers l’Europe et les USA, a une production annuelle totale de 1,8 millions de m2. Son usine de Bangalore pourrait ensuite en remontrer aux usines les plus modernes de chez nous. La fabrication  est entièrement informatisée, du dessin qui est conçu sur ordinateur, jusqu’au produit fini, en passant par le filage et le tissage.

     Q : Pourquoi achetez vous la plus grande partie de votre soie en Chine ?

R : Ils sont les plus grands producteurs de fil de soie au monde et sont en position de monopole.

Q : Quelle votre spécialité dans le textile ?

R : Principalement la fabrication de tissus de maison. L’Inde est traditionnellement connue pour être un producteur de textile bon marché à grande échelle. Dans mon cas, c’est l’opposé : nous vendons des produits sans tenir compte de leur provenance et ils sont mis sur le marché mondial à un bon prix. J’achète la soie en Chine, la transforme en Inde et la vend à 90% en Europe ou aux Etats-Unis à un niveau de qualité comparable au meilleur de ce que l’on peut trouver là-bas. Dans notre domaine, nous sommes les plus gros en Inde et parmi les plus gros dans le monde.

Q : Comment définissez-vous le design ?

R : Le design vient de la demande, non de la tradition. Après la seconde guerre mondiale, le Japon a orienté son économie sur l’exportation mais ils n’ont pas essayé de vendre des kimonos à l’Occident. On doit produire en fonction du marché sans chercher à imposer nos goûts.

R : Est-ce un avantage d’être en Inde ?

R : Un léger avantage ; mais je ne me préoccupe pas de ce que font les autres industriels. Je suis déjà numéro un dans mon domaine parce que dès le début nous nous sommes concentrés sur des produits chers de qualité. De plus, nous avons appliqué les règles éthiques des affaires : pas de corruption, pas de bakchich et nous avons respecté toutes les normes de respect de l’environnement.

Q : Est-ce que la Chine n’a pas progressé plus vite que l’Inde ?

R : Les Chinois ont progressé dans des domaines que nous avons délaissés, en particulier dans l’infrastructure, en invitant les gens à investir et en ouvrant leurs marchés. Ils se sont mis à la peine là ou nous évité de le faire. Les infrastructures de Bangalore, par exemple, les routes, l’électricité, le transport, le système de drainage, sont dans un état déplorable. Est-ce la démocratie qui nous entrave ? L’autre jour, un banquier réclamait l’état d’urgence pour l’Inde. Ce qu’il voulait dire, c’est que si la volonté politique était dotée de réels moyens d’actions, le pays serait libéré de la corruption, nous aurions de bonnes routes, etc. Mais je pense qu’à long terme, la démocratie est un atout pour l’Inde. Nous souhaitons imiter la Chine, mais la volonté politique manque parce qu’elle est entravée par les problèmes de politique intérieure. D’un autre côté, je pense que nos forces sont bien au-dessus de celles des Chinois, aussi je suis très optimiste.

Q : Comment avez-vous pallié au manque d’infrastructures ?

R : Nous avons investi dans des générateurs, des voitures, les gens. Cela veut dire des dépenses en plus, des problèmes en plus ; mais c’est possible.

Q : Est-ce que cela aurait été plus facile en Chine ?

R : En termes d’électricité, oui. Mais pas du côté créatif de l’entreprise, qui demande du talent, de la sensibilité et de la responsabilité. Je n’aurais pas eu cela à ma disposition en Chine.

Q : La gestions à la chinoise n’est-elle pas plus efficace ?

R : Non, je pense que le niveau d’éducation est plus bas en Chine et bien meilleur en Inde.

Q : Quelles sont les faiblesses de la Chine ?

R. Un marché financier faible, pas de structure légale telle qu’on en trouve en Inde, le système judiciaire n’est pas aussi efficace et vivant qu’en Inde. La bourse n’est pas encore à la hauteur de l’économie chinoise. Ils ont bénéficié des avantages du communisme parce que dans une démocratie comme la notre, les décisions sont retardées et leur exécution est affaiblie. Dans un État totalitaire, il est facile de construire une route alors qu’en Inde, vous vous retrouvez avec une centaine de procès sur le dos. Ici, nous devons suivre les lois et les systèmes légaux existant. Les faiblesses de la Chine peuvent n’être pas détectables à l’œil nu mais elles sont plus sérieuses que les gens ne le pensent en général.

Q : Quels sont les risques de faire des affaires en Chine ?

R : Il y a deux sortes d’entreprises : celles qui sont très grosses, comme Coca Cola, General Motors, etc. Pour elles, le risque est faible parce qu’elles peuvent absorber les pertes éventuelles et créent sur place un environnement qui leur convient ; c’est pourquoi les très grosses entreprises investissent substantiellement en Chine. En revanche, les entreprises moyennes sont plus vulnérables en Chine – en fait, beaucoup d’entre elles se réorientent maintenant vers l’Inde. Ici elles ont à faire à des êtres humains, c’est un fait. Cela se produit déjà dans le textile et cela va s’étendre à tous les secteurs. Ici, en Inde, pour une opportunité équivalente, vous pouvez trouver de vrais partenaires. Dans une grosse entreprise, il n’y a pas d’identité individuelle, or vous avez besoin d’un contact humain, avec qui vous pouvez avoir de bonnes relations. Les grandes entreprises sont de toute façon des systèmes déshumanisés.

Q : En tant qu’Indien, quels sortes de contacts avez-vous en Chine ?

R : C’est justement là le problème : vous ne rencontrez pas d’êtres humains, mais des professionnels et il n’y a pas de relations suivies sur le plan humain. Il est très difficile de se faire un opinion sur les Chinois : ils ne montrent rien de ce qu’ils sentent. En Inde, Vous vous sentez mieux accueilli, vous percevez que vous pouvez établir un lien, un lien humain qui va au-delà des relations d’affaires. Des entreprises telles que Coca Cola n’ont pas besoin de cela, cela n’a pas de valeur pour elles.

Q : Le contact humain est facile en Inde ?

R : Oui, nous sommes d’un abord facile. Il y a une plus grande facilité dans les rapports personnels, la compréhension des règles internationales est meilleure, nous comprenons aussi mieux la psychologie occidentale. Dans l’ensemble, il est plus facile qu’en Chine de trouver une compréhension mutuelle des problèmes et des solutions.

Q : Est-ce que des industriels indiens vont en Chine ?

R : La Chine et l’Inde sont en compétition, et vous le sentez partout lorsque vous allez en Chine. Sur le marché international du textile, par exemple, l’Inde mord sur les parts de la Chine. Non pas parce que nous sommes meilleurs techniquement, mais parce que nous offrons des solutions plus complètes, basées sur de vraies valeurs humaines.

Q : Mais est-ce que les Chinois ne sont pas plus compétitifs ?

R : Tout le monde parle des prix compétitifs de la Chine mais si vous regardez plus attentivement, vous percevrez que les gens sont même temps un peu inquiets quant à d l’avenir de leurs investissements en Chine. Un homme d’affaires occidental ne peut pas vraiment comprendre comment marche leur économie. D’où une appréhension : est-ce que ce n’est pas une bulle qui s’apprête à éclater ?

Q : Qu’est-ce que vous en pensez ?

R : Quelqu’un, quelque part, doit subventionner le coût de ces prix cassés. Est-ce le gouvernement, qui subventionne, de manière voilée, son économie, bien plus qu’en Inde ? Parce qu’en Inde, il n’y a pratiquement plus de subventions. En Chine, elles sont indirectes. Par exemple l’électricité est à deux centimes l’unité là bas. Or l’électricité est un composant important des coûts du textile. En Inde, elle coûte dix centimes, soit cinq fois plus. Comment le gouvernement chinois peut-il fournir de l’électricité à deux centimes sans perdre de l’argent ? Quelqu’un paye pour cela. L’industrie en elle-même, évidemment, ne s’en préoccupe pas, cela lui convient très bien, mais qui paye l’addition ?

Q : Croyez-vous en un soulèvement en Chine ?

R : Pas nécessairement ; la Chine passera sans doute par un processus de changements importants, car les attentes de la population ne sont pas satisfaites, il n’y a pas de droit du travail, pas de responsabilité à l’égard de l’environnement. Est-ce que ce changement se fera de façon pacifique ou de manière plus agitée, je ne peux le dire, mais il est sûr que les choses devront changer.

Q : Et en Inde ?

R : Sur le papier, l’Inde est en bien meilleure position et la plupart des industries, elle se conforme aux règles en vigueur, comme je le fais dans la mienne, mais il y a aussi beaucoup de corruption dans le pays. Nous avons les lois qu’il faut dans tous les domaines mais parfois elles sont détournées par la corruption. En Chine, ils n’ont même pas ces lois.

Q : Si vous étiez un occidental avec 10 millions d’euros à investir, combien investiriez-vous en Chine et combien en Inde ?

R : Je n’investirais pas du tout en Chine parce que je pense qu’il y a plus d’opportunités de gain en Inde. Même si vous n’êtes pas Indien, du point de vue investissement, la sécurité est plus grande en Inde. Si j’étais Coca Cola, j’investirais éventuellement en Chine, mais si je suis à la tête d’un groupe d’activités diversifiées avec dix millions de dollars et une vingtaine d’investisseurs, je trouve plus de raisons d’investir en Inde.

Q : Est-ce qu’il est possible de faire des affaires en Inde sans corruption ?

R :    La corruption n’est pas toujours monétaire. Il est possible de faire des affaires en Inde sans dessous de tables mais vous devez comprendre la psychologie et les besoins des gens locaux et faire en sorte qu’ils soient contents. Il faut augmenter les salaires en Inde, sinon, la tentation de la corruption sera toujours là.

Q : Que pensez-vous du marché français ?

R : La France est un pays très intéressant, parce qu’il me permet de travailler avec des gens qui sont attentifs à la qualité et à la créativité du design, bien plus que dans le reste de l’Europe. 

Q : Que diriez-vous à un Français qui souhaiterait investir en Inde ?

R : Je leur dirais de venir voir par eux-mêmes ce qui se passe dans leur domaine d’activité, puis de sélectionner les entreprises leader, de les rencontrer, les sonder. S’ils essaient de comprendre le pays, ils verront la différence. J’ai rencontré des gens qui ont fait cela, qui ont voyagé en Inde, rencontré les gens, compris quelque chose du pays ; ils ont mieux réussi qu’en Chine et préfèrent être en Inde. Le problème est que bien souvent, les Français ne prennent pas le temps de venir voir, or les affaires ici se font sur la base de relations personnelles.  

Propos recueillis à Bangalore par François Gautier

 

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