Notre équipeContactBONUS





 

ACCUEILDernier numéroAnciens numérosActualitéForumLiensPartenaires

L'homme qui était l'Inde

Par Franz-Olivier Giesbert

     Tous les matins, c’était le même manège. L’homme se levait aux premiers cris d’oiseaux, se lavait sommairement dans une cuvette en plastique avant de s’habiller d’une chemisette et d’un pantalon de la même couleur indéfinissable. Marron, crème, bleu ou gris, on aurait été bien en peine de trancher, tant le soleil s’était acharné dessus. Après quoi, il déposait un baiser sur le front de sa femme, encore ensommeillée, et descendait s’acheter trois nans dans une boutique au coin de la rue.

         Que serait la vie et, surtout, le matin sans le nan ? C’est du bonheur qui coule en vous, la reine des galettes. Surtout quand elle n’est pas trop sèche. On dirait un mélange de miel, de beurre et de velours. Comme l’air que l’on respire, on ne s’en lasse jamais. S’il avait été riche, ce qui n’était heureusement pas le cas, l’homme aurait passé sa vie à manger des nans. Ils l’emportaient loin au dessus du monde, là où les oiseaux n’osent pas voler.
          Après avoir acheté ses trois nans, l’homme descendait la rue jusqu’au  premier carrefour. C’est là qu’ils l’attendaient, à côté d’un feu rouge. Ils étaient quatre. Une vache, un singe, un chien et un porc. Ils formaient un arc de cercle qui se resserrait sur lui dès qu’il arrivait. Puis le rituel commençait. Il découpait les morceaux de galette qu’il donnait à tour de rôle aux animaux. Sans s’oublier, bien sûr.

        La vache avait droit au plus gros morceau, qu’elle mendiait en tendant la langue comme d’autres, la main. C’était, et de loin, l’animal le plus patient des quatre. Le chien réclamait son bout de galette en aboyant, le porc en couinant et le singe en faisant des bonds. Avec ses trois-là, l’homme n’était jamais parvenu à instaurer une discipline. Mais avait-il seulement essayé ? Il est vrai que leur attitude ne dépassait jamais les limites du tolérable. Pas une seule fois, par exemple, ils ne s’étaient bagarrés pour un morceau tombé par terre. La règle voulait qu’il revienne toujours au chien, le plus rapide et le plus avide.

        Quand ce rendez-vous quotidien fut-il établi ? L’homme aurait été bien en peine de le dire. Les premiers mois, il n’y avait que la vache. Elle fut rejointe un mois plus tard par le chien et, longtemps après, par le porc et le singe. Un jour, il fallut ajouter un corbeau, une bestiole maigrelette qui clopinait et réclamait son dû par terre, le bec grand ouvert, comme les oisillons. Il avait été accepté par pitié.

        L’homme avait décidé d’arrêter là. Il n’acceptait qu’un seul représentant de chaque espèce et, pour ne l’avoir pas su, plusieurs chiens reçurent des coups de pied dans le derrière. Certains d’entre eux en boitent encore. Quant aux cochons, il les frappait carrément au museau, pour leur apprendre. On ne les revoyait plus.

        A l’époque, je travaillais dans l’import-export à Jaipur et passais en voiture tous les jours à la même heure au carrefour où l’homme rompait le pain avec les bêtes. Un matin, j’ouvris la vitre de ma portière et lui demandais pourquoi il faisait ça. Il avait les yeux plissés et l’expression de quelqu’un qui rigole mais je crois que c’était à cause du soleil. Il hésita un moment, le temps d’avaler sa bouchée de nan, puis laissa tomber avec un sourire :

« Mais parce que je suis Indien ! »

        Il avait dit ça comme une évidence. Depuis, chaque fois que j’y pense, je me dis qu’il incarnait l’Inde, la mère patrie du grand tout, où tout est dans tout et où chacun est légal de l’autre, Vishnou et l’hirondelle, la princesse et le rat des villes.

© Franz-Olivier Giesbert 2005-2010

 


Le site de La Nouvelle Revue de l'Inde est une création Scarabée