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La forêt protégée en sanctuaire :
entrevue avec Jean Pouyet, Auroville, février 2016
(Les réponses aux questions, données oralement par Jean Pouyet à François Gautier furent tapées en temps réel. Ce qui suit est la transcription de cette entrevue.)

   Auroville existe depuis presque 50 ans. Il est difficile de répondre lorsqu’on nous demande ce qu’Auroville a réalisé durant ces cinq décennies. Je dirais : la seule et la plus grande vertu d’Auroville réside dans la tentative de vivre autrement et de chercher à tâtons, souvent dans une semi-anarchie, de nouveaux moyens de gérer ces problèmes qui ont entravé l’humanité depuis ses débuts – le pouvoir, l’argent, où la propriété privée. Cependant, si Auroville a vraiment réalisé quelque chose, c’est dans le domaine de l’écologie : en trente ans, un plateau désertique, raviné par des siècles de mousson, est devenu une forêt verdoyante. C’est pour cela que nous donnons une place prépondérante, dans cette rubrique sur Auroville, à l’environnement et à un de ses pionniers, Jean Pouyet, un Français de la première heure.

     Pourquoi ce sanctuaire ?
Le nom de la communauté Two Banyans, établi fin 1972, est dû à la présence de deux Ficus benghalensis situés le long d’un chemin, sur la terre d’Auroville, emprunté par les villageois et pré-datant l’établissement de la communauté. Pendant l’été ces arbres sont soumis à un  traitement horrible ; les enfants avec des serpes au bout de longs bâtons coupent les feuilles et les branches pour nourrir les troupeaux de chèvres. Ces pauvres créatures sont mutilées et en tant que totem de la communauté, leur état fait mal au cœur. On a aussi un ouvrier qui monte dans l’un des arbres pour avoir accès à un palmier (Borassus flabellifer) ; il tombe et se casse le bras. Selon lui, un fantôme, une entité dans le banyan l’aurait poussée. Il cloue une veille chaussure sur le tronc.

Le tout début 
Georg et moi, suite à ça, en1975, décidons que cet endroit doit devenir sacré, un endroit où personne n’a le droit de couper. On délimite une surface d’environ dix pour-cent du total de Two Banyans– 12 acres à l’époque – donc environ 1,2 acre. C’est un endroit dédié à l’esprit de la nature, le cœur. En 1976 j’arrête le passage des chèvres, mais pas celui des bovins, utilisés par les laboureurs. A partir de 1977, je ne laisse plus aucun troupeau. En 1979, le chemin passe encore en-dessous des banyans, et malgré mes efforts, il est impossible d’empêcher les gens de couper. Je réaménage donc un ancien chemin qui était devenu une ravine et je ferme le chemin passant dans Two Banyans. Après 1979, le chemin fermé, cet espace autour des banyans est d’un seul tenant. Plus de passage. Aucun ouvrier ne peut y aller. Seuls Colleen, Auroasha et moi y pénètrent. Georg était parti.

La première période : la protection totale
Au départ autour des deux banyans, il y avait quelques palmiers (Borassus flabellifer) ainsi que quelques spécimens reliques de l’ancienne forêt qui avaient survécu grâce à leur capacité à rejeter de souche : Bridelia retusa, Memecylon umbellatum, Maba buxa, Phoenix humilis, Randia malabarica,  Ixora arborea. A partir de 1979, on constate la régénération naturelle de ces espèces dans le sanctuaire.
   Entre 1979 et 1990, on ne fait rien, aucune interférence, à part le petit sentier permettant à une personne d’y pénétrer – jamais d’outils – on ne touche rien, on ne bouge pas une feuille. Sur le sentier, on ne coupe rien, on pousse seulement de côté les plantes épineuses.  Sur le chemin désormais fermé, en l’espace d’un an, il y a déjà une dizaine de racines qui se sont ancrées. Très rapidement, d’autres espèces apparaissent, les espèces épineuses au soleil en premier. Les roussettes viennent manger les fruits des banyans qui grandissent très rapidement. Mais la diversité de cette régénération naturelle est minimale due à l’absence de sources de fruits et de graines à proximité. Aussi, le sous-sol est exposé, le sol est très pauvre, même les graminées ne peuvent pas s’accrocher sur ce substrat.
   La succession des espèces, je pouvais la comprendre grâce à cet endroit que je ne touchais pas. Il y avait du Lantana camara dans cette zone. Le Lantana, des gens m’ont dit, il faut l’enlever, c’est mauvais. J’explique que c’est un sanctuaire. On me dit que je suis fou, que le Lantana allait empêcher d’autres espèces de s’établir. Rapidement, je me rends compte que les fruits du Lantana attirent une diversité d’oiseaux, qui sont vecteurs d’autres espèces. Aussi, le Lantana pousse seulement dans les espaces ensoleillés, il disparait à l’ombre. J’en apprends sur une autre espèce, Caryota urens, avec qui je n’avais eu aucun succès dans les plantations dans les années 1970. J’avais conclu alors que c’était une espèce non-appropriée pour nos conditions et cette forêt. Mais à mon grand étonnement, elle apparaît naturellement dans la ravine sous les banyans du sanctuaire. Les roussettes avaient amené les graines depuis un arbre situé à environ un kilomètre au nord, qui poussait dans un jardin, dans de bonnes conditions, irrigué. J’observe que certaines espèces régénèrent à l’ombre, d’autres au soleil. J’observe les processus naturels. J’apprends énormément grâce au sanctuaire.
   A cette époque, ma compréhension s’améliore et je m’informe sur les systèmes américains, français et allemands de gestions de zones protégées, j’ai une approche plus scientifique – le mouvement originel était la compassion pour ces pauvres plantes mais rapidement la valeur de cette zone en tant que témoin scientifique (qui nous permet de comparer objectivement les processus naturels subissant ou non une impulsion de gestion par l’homme) est comprise.

La deuxième période : l’introduction de quelques espèces clefs
On a une zone protégée qui est là pour la raison du cœur, pour aider avec bonne volonté le processus naturel, pour devenir le serviteur de ce processus, avec cette idée que la protection sur le long terme est ce qu’il y a de plus important : pas d’interférence. L’homme est comme les poules, il gratte, il gratte… ne pas gratter, c’est le début de la protection. Malgré la présence de quelques espèces dans cette zone et le fait que les banyans avaient grandi, attirant des vecteurs, des oiseaux, des chauves-souris frugivores, des petits mammifères, des civettes, il n’y a pas de source de graines. Il y a la réalisation que le processus de la forêt sans l’homme est aussi extrêmement lent. Le serviteur, qui a une courte vie, impatient mais informé, avec l’humilité primordiale, avec prudence et révérence, peut accélérer le processus naturel d’une manière douce, compréhensive et respectueuse. Il y a un mouvement conscient qui me fait passer d’un management où on ne fait rien, à un management où, jamais avec des gens payés, toujours moi seul, ma famille et mes amis , avec concentration, on demande permission au sanctuaire, il donne son acquiescence et j’introduis des espèces de long terme, de climax, sempervirentes. Dans nos conditions climatiques, ces espèces régénèrent à l’ombre. L’ombre des banyans nous permet de réintroduire ces espèces, les plus robustes d’entre elles.

Un sanctuaire du « sauvage »
Il y a aussi l’aspect sacré. Il y a une paix dans cet endroit. Les plantes sont libres. Elles n’ont aucune tutelle, interférence, et elles le savent. Elles donnent une gentillesse, une harmonie, une paix joyeuse… et ça c’est important. Quand j’ai des moments où je perds courage, je me dispute avec mon voisin ou mon épouse, je suis en colère, je vais m’assoir sous le gros banyan, je fais un peu de pranayama, et dans l’espace de vingt-minutes, j’ai retrouvé mon équilibre, ma force, ma certitude, ma paix… Et pour moi, c’est une expérience spirituelle, bénéfique pour tout mon être, qui me permet d’être plus efficace dans mon travail, me donne une base solide - spirituelle et psychologique. J’ai le sentiment que ces êtres m’aiment ; c’est comme ma batterie de réserve.
   Je venais d’un environnement semi-urbain très civil en France. En Inde, vivant souvent dehors, je découvre un aspect sauvage, faisant peur, mais avec la conscience que dans cet état sauvage il y a une force. Par le sanctuaire, j’ai réussi à aborder cette force sauvage en moi, réprimée autrefois, de la mettre au service de la lumière. Il ne fallait pas la juguler…Il fallait que je chérisse cet état sauvage en moi… de la même manière, je me rends compte que l’état sauvage du sanctuaire est aussi avant tout un espace de coopération entre toutes les espèces.  Tout le monde prend mais aussi tout le monde donne plus qu’il ne prend et ce mécanisme crée toujours plus de biomasse, de diversité et de richesse. Je pense que cette leçon de coopération chez tous ces êtres simples révèle la voie de l’unité humaine.

La gestion
Si je le pouvais, tout mon endroit serait un sanctuaire et cette zone deviendrait le cœur ou même moi je n’irais pas. Dans l’idéal, un bon sanctuaire a un cœur où personne, même celui qui est responsable, ne pénètre. Autour, une zone ouverte à ceux de bon cœur, qui sont tournés vers le mieux – ils peuvent y avoir accès, justement, pour des raisons spirituelles. Ensuite en tant que source de connaissances, il est nécessaire d’en faire une documentation scientifique avec des critères très stricts, de ne rien déplacer, de marcher là où il n’y a pas de plantes etc. Très peu de gens, pour ne pas détruire l’atmosphère. Cette zone ne peut pas être contigüe à une route, ou à des terrains privés. Très tôt, il y a l’accumulation de bois mort. Cet accroissement, pour la population locale en particulier, c’est une attraction, une valeur, c’est un gaspillage, une perte ; l’œuvre d’un imbécile qu’il est possible de voler sans vergogne. Il faut absolument une zone suffisamment large, et des écrans pour cacher le bois mort, une zone tampon où on enlève le bois mort. Sur un autre terrain de la forêt, j’avais essayé de créer un autre sanctuaire, où il y avait des Ixora arborea, un Albizia lebbeck, des Neem, des Phoenix humilis… Mais cette zone était contigüe au terrain d’un propriétaire du village ; le vol était systématique. Très vite, j’ai abandonné…
   Le sanctuaire aujourd’hui est un embryon. Sa vraie valeur sera évidente dans mille ans. Il lui faut une protection à très long terme.

Les sanctuaires à Auroville
Très tôt, j’ai le sentiment que chaque zone de foret d’Auroville devrait avoir une zone de sanctuaire consciemment protégée de l’homme. Je tente de motiver mes contemporains avec le résultat en 1979-80 de l’établissement d’un sanctuaire à Révélation, le long de la ravine, là où l’agriculture est impossible. En 1982-83, Georg avec qui j’avais délimité le sanctuaire à Two-Banyans revient d’Allemagne et s’installe à Success. Il y met en place un sanctuaire d’environ cinq acres dans une zone près de la ravine, plus facile à protéger où sont présents beaucoup de rejets de souche sur des systèmes radiculaires anciens de Memecylon. umbellatum. Il y avait aussi un Suregada angustifolia et un Buchanania axillaris.
   Patrick et Rik sont aujourd’hui responsables de la protection des sanctuaires de Révélation et de Success respectivement. Peu de gens a Auroville sont conscients de l’existence ces trois zones protégées, encore moins de la nécessité d’en créer d’autres et sur des surfaces plus importantes.

© La Nouvelle Revue de l'Inde, 2016

 


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