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L’Inde face aux espoirs qu’elle suscite

Par N.D. Batra

     L’Inde aurait-t-elle atteint le point où la croissance économique s’est transformée en volonté collective capable de s’imposer à tous les niveaux ? 

Il est vrai que depuis quelques temps, l’Inde excite beaucoup l’imagination du monde et que de nombreux investisseurs ont commencé à la voir avec de nouveaux yeux, allant jusqu’à l’envisager comme une alternative possible à la Chine. Beaucoup de groupes internationaux s’enthousiasment à l’idée d’y trouver un nouveau champ de croissance et de diversification où ils peuvent investir sans avoir à mettre tous leurs œufs dans le même panier chinois. En effet, La Chine présente des risques dus aux contentieux existant avec les Etats-Unis portant sur les pratiques commerciales déloyales, la manipulation des taux de change et le non respect des droits de propriété industrielle. Georges Evans, Directeur des Investissements Internationaux à Oppenheimer Funds est l’un de ceux qui se montre « des plus enthousiastes à l’égard de la Chine et de l’Inde ». Les investisseurs internationaux cherchent la croissance et la sécurité de placement pour leurs actionnaires, et l’Inde leur paraît attractive parce que son système légal inclut le respect des droits de propriété industrielle et que la législation sur les contrats est bien développée. « L’Inde, explique Evans au Financial Post canadien, possède des entreprises de niveau mondial d’un niveau remarquable », et c’est vrai. Infosys Technologies, Wipro et Tata Consultancy Service ont propulsé l’Inde parmi les leaders en matière de Software. De plus, il y a les secteurs en pleine croissance de la biotechnologie, la pétro-chimie et l’industrie pharmaceutique. Ainsi Ranbaxy, Reddy Laboratories Ltd,  Reliance et d’autres groupes ont-ils atteint une réputation mondiale. Ces entreprises font entendre un nouveau son de cloche et présentent l’image d’une Inde pleine de jeunes talents, capable de relever tous les défis. Grâce à eux, l’Inde renforce sa confiance en soi et l’envie d’exceller.

Ses succès spectaculaires dans la technologie de l’information ont conduit les multinationales à croire que l’Inde pourrait faire encore mieux et le sentiment que c’est le moment d’y investir est largement répandu. Invitant les grands chefs d’entreprise israéliens à contempler les nouvelles perspectives qui s’ouvrent dans ce pays, Simon Wasserman, Président de AON Global, déclara lors d’une conférence en Mai 2005 sur la sous-traitance : « L’Inde a tout ce qu’une multinationale peut désirer : c’est un pays jeune, créatif, et un énorme marché où vingt-sept villes ont plus d’un million d’habitants.» Cette déclaration reflète aussi le réchauffement des relations qui s’est développé entre les deux pays, suite à la normalisation de leurs relations diplomatiques ; pour beaucoup d’Israéliens, l’Inde est devenue un des sites touristiques les plus attractifs.

Selon une étude récente, réalisée par la Confédération des Industries Indiennes (CII), l’Inde est au seuil de l’économie de l’information et pourrait devenir une plateforme mondiale spécialisée dans ce domaine pour les groupe de taille internationale. Cette activité, qui repose sur l’extraction d’informations et la création de nouvelles à partir de bases de données, représente une sous-traitance à forte valeur ajoutée. Selon le World Development Report, 1999 : « Pour des pays qui sont à l’avant-garde de l’économie mondiale, l’importance relative de l’information par rapport aux autres ressources s’est accrue à tel point que celle-ci est probablement devenue le facteur déterminant du niveau de vie, plus que les autres facteurs de production, que ce soit la terre, le capital industriel ou le travail. Les économies les plus avancées technologiquement sont celles qui s’appuient sur la maîtrise du traitement de l’information. »

Bien que l’Inde soit encore loin d’être une économie de l’information, c’est néanmoins une caractéristique émergente qui, en plus d’autres secteurs tels que l’automobile, le génie génétique et la médecine de haute technologie, peut accélérer la mutation de l’Inde dans la prochaine décennie.

Les perspectives de croissance les plus attractives se trouvent probablement dans la Santé qui, selon le CII, devrait augmenter le PIB de 7 à 8% et créer neuf millions d’emplois d’ici 2012. Sous les pressions des coûts croissants de la Santé dans leurs propres systèmes, les Américains et d’autres pays ont commencé à réaliser que ce qu’un bon chirurgien indien peut effectuer aux Etats-Unis peut l’être aussi bien, pour quatre fois moins cher, en Inde elle-même. L’hôpital Apollo de Madras a acquis une réputation internationale et de nombreux jeunes et brillants docteurs formés aux Etats-Unis retournent maintenant vers leur pays d’origine. Avec le développement des vols directs entre l’Inde, l’Europe et l’Amérique, le tourisme de santé, qui combine la médecine occidentale, le yoga et la méditation pourrait commencer à décoller. L’ouverture du ciel en ouvrant les esprits à de nouvelles perspectives, ouvre aussi les portefeuilles. Cela induira des investissements directs de l’étranger dans l’industrie de la Santé, mais exposera aussi l’Inde à une exigence internationale plus grande qui élèvera le niveau des normes en vigueur.

L’Inde répondra-t-elle aux espoirs qu’elle fait naître dans le monde ? D’ores et déjà, sa décision d’installer des zones économiques orientées vers l’exportation (Special Economic Zones, SEZ) montre sa volonté d’y répondre dynamiquement. Les zones économiques chinoises, où toute loi sociale semble avoir été suspendue dans l’espoir d’attirer les capitaux étrangers, ont joué un grand rôle dans la transformation de la Chine en machine à exporter. Mais l’Inde, étant une démocratie, ne peut ignorer le facteur humain. Le gouvernement de Manmohan Singh, sous la pression de l’aile gauche de sa coalition parlementaire, a dû abandonner la clause d’une loi qui aurait autorisé les États régionaux à promulguer que « toutes les lois concernant les syndicats, le règlement des conflits sociaux, les acquis sociaux, y compris les conditions de travail, les fonds de retraite, les devoirs des employeurs, les primes d’accidents du travail et les congés maternités ne s’appliquent pas aux SEZ. »

Si, dans le régime autoritaire chinois, le Parti Communiste a tous pouvoirs, y compris celui de suspendre ses principes les plus chers, la démocratie indienne ne peut se le permettre et ses SEZ ne connaîtront peut-être pas l’intensité rugissante de leurs homologues chinoises. Ainsi, Samuel C. Park, Professeur d’Économie à Yale, déclara à son retour de Chine où il en visita deux : « Ce qui m’a le plus impressionné, c’est la qualité des infrastructures (électricité, routes et télécommunications) de ces zones. De plus, les Chinois font tout pour que les investisseurs se sentent bien accueillis : propriété du capital à 100% et aucune loi sociale pour empêcher un employeur de recruter et de licencier pour des raisons de rentabilité. » Pourtant, il est possible que les décideurs étrangers préfèrent investir là où les conditions de travail correspondent aux normes internationales et où les droits des travailleurs ne sont pas complètement abolis. Rappelons nous que c’est Gandhi qui créa à Ahmedabad le syndicats des travailleurs du textile, Majoor Mahajan ; l’Inde ne peut ignorer le Père de la nation.

Mais il faudra bien plus que des incitations fiscales et des zones économiques spéciales pour hisser l’Inde à une croissance de 8 à 9%. Selon des observateurs impartiaux, le plus grand obstacle à une montée en puissance rapide de l’Inde est sa bureaucratie multiforme qui abrite des demandes de gratification illégales, la crainte d’une perte d’influence due à la privatisation du secteur publique, et les appréhensions à l’égard de l’investissement étranger direct. Comme le souligne le Professeur Srinivasan, «  Bien avant que la Chine établisse ses zones économiques spéciales, nous en avions créé une à Kandla ; mais au contraire des Chinois, à part l’ouverture à des produits importés détaxés, rien n’a été fait. Non seulement nous avons transplanté dans cette zone ostensiblement dédiée à l’export notre politique de substitutions aux importations, nos lois sociales, nos restrictions sur la prise de contrôle par des capitaux étrangers, mais nous n’avons prêté aucune attention aux besoins en infrastructures. » Alors que les mentalités ont changé  et que l’Inde accepte aujourd’hui l’inévitabilité des investissement directs de l’étranger, la bureaucratie continue de grogner à l’approche d’un investisseur étranger.

Citant Jayanta Roy, de la Confédération des Industries Indiennes, Le Financial Times de Londres  écrivait récemment : « Un accord commercial indien-type implique quelques 30 parties, 257 signataires et 118 exemplaires du même document. Les biens importés restent en moyenne trois semaines dans les ports au lieu des 24 heures partout dans le monde. » La bureaucratie et l’insuffisance des infrastructures sont les plus grands défis que les autorités des SEZ devront affronter pour transformer l’Inde en industrie exportatrice dans le monde. À l’âge digital, les transactions commerciales et financières sont censées être rapides et sans coutures, sans quoi les avantages de l’Inde en termes de coûts comparés seraient annulés.

Lever le handicap des infrastructures

Bien que l’énergie ait été massivement privatisée au début des années 90, les coupures et pannes de courant sont toujours aussi chroniques, ce qui rend perplexe quant à l’objectif affiché d’équiper tous les foyers en électricité d’ici 2012, soit 211 millions de familles et 40 millions d’entreprises. On a cru que la libéralisation de l’économie attirerait les investisseurs en masse, mais ces derniers ne semblent pas particulièrement désireux de risquer leurs capitaux dans le secteur de l’énergie.

Si elle ne porte pas remède aux coupures chroniques de courant, l’Inde aura du mal à attirer les capitaux étrangers dans les nouvelles zones économiques spéciales (SEZ) et continuera à traîner derrière la Chine en termes de croissance économique. Il n’ y a pas assez d’électricité sur le marché, et là où il y en a, l’approvisionnement n’est pas fiable. Des États industriels comme le Maharashtra et le Karnataka, par exemple, connaissent des coupures de 4 à 8 heures dans les mois de pointe. Ainsi, en mai de cette année, 3000 panneaux d’affichage lumineux ont dû être éteints à Mumbai (Bombay) pour remédier aux coupures de courant, ce qui souligne à quel point aucune ville, quelque soit son importance et son autosuffisance, ne peut s’isoler des problèmes qui touchent l’ensemble du pays.

Vol d’électricité, pertes dans la distribution et autres problèmes techniques drainent 40% de l’énergie consommée. La moitié de la population rurale est toujours sans électricité. Selon les experts, l’Inde a besoin de 10.000 Mégawatts de capacité supplémentaire dans la décennie qui vient, requerrant 180 milliards de dollars d’investissements. Une belle opportunité pour les capitaux privés, si les conditions faites à l’investissement étaient plus attractives. Les 113.000 mégawatts annuellement produits par l’Inde font pauvre figure face aux 440.000 affichés par la Chine en 2004.

De sérieux efforts doivent être entrepris pour redonner confiance aux investisseurs après ce qui est arrivé au 2.9 milliards de dollars qui devaient financer la centrale de Dabhol, sur un projet d’Eron, l’un des plus gros projets d’investissement étrangers dans le pays. Le Comité pour l’Énergie de l’État du Maharashtra qui, comme la plupart des services publics, était géré comme un organisme de charité, ne fut pas en mesure de payer les tarifs de Dabhol et la centrale fut fermée. Il était extrêmement gênant que cet échec se soit produit dans l’État le plus industrialisé de l’Inde, qui contribue pour 25% au PIB national et pourrait rivaliser avec la Californie. Privatiser la production ne sert à rien si les producteurs ne peuvent obtenir un juste retour sur investissement. Les multinationales investissent pour distribuer des profits à leurs actionnaires, non pour fournir gratuitement les agriculteurs ou les subventionner, quelles que soient par ailleurs les besoins sociaux à couvrir. Bien sûr, l’Inde doit veiller à ce que le retour sur investissement ne justifie pas l’exploitation des hommes. Cependant le bout du tunnel est en vue : GE et les l’entreprise de travaux publics Betchel, qui racheta la majorité des part qu’Enron détenait dans Dabhol après le scandale qui a frappé le Groupe aux États- Unis, sont entrés dans la dernière phases des négociations visant à céder leur participation majoritaire à un consortium d’instituts financiers indiens, lequel devrait confier la gestion de la centrale à National Thermal Power et à Gas Authority of India, et la Centrale devrait prochainement entrer en activité. La résurrection de ce projet moribond pourrait faire renaître la confiance et favoriser l’arrivée de capitaux dans le secteur énergétique.

Alors que l’Inde doit investir massivement dans l’énergie, d’autres secteur tels que ses ports, ses aéroports, son système d’eau potable, ses voies ferrées et son système routier requièrent aussi d’énormes investissements pour atteindre les 8 à 10 points de croissance qui sont nécessaires à la création d’emplois pour une population jeune en pleine croissance, qui est notre plus grand atout. La plupart des experts et de l’élite politique mesure l’économie de l’Inde par comparaison avec le reste du monde, projetant où elle en sera par rapport à la Chine, le Japon ou les USA. Ils oublient simplement, comme l’a fait le précédent gouvernement Vajpayee, que le premier objectif de toute croissance économique rapide et la mesure de son efficacité est la réduction de la pauvreté par la création d’activités et d’emplois, particulièrement dans les régions rurales où 600 millions de personnes vivent principalement de l’agriculture.  Une mousson défaillante suffit à sinistrer des régions entières. Pendant des millénaires, l’Inde rurale a été l’otage des caprices de la nature mais aujourd’hui la technologie peut briser cette dépendance et mettre fin à la fatalité qui pèse sur les plus pauvres.

Les populations rurales de l’Inde sont trop dépendantes de l’agriculture. La plupart des travailleurs agricoles devraient être absorbée par le développement de l’agro-alimentaire, de l’industrie et des services ; mais là encore, nous trouvons l’impératif d’investissements massifs dans la modernisation des infrastructures. On trouve une illustration édifiante du problème dans les tribulations du projet de pont entre Mumbai et Navi Mumbai (Bombay et le Nouveau Bombay), qui aurait dû être achevé il y a 20 ans (1). Reporter son échec sur les partis politiques et les lenteurs d’une démocratie incapable par nature de gérer un projet d’une telle magnitude est inconséquent : le comportement autodestructeur n’est pas l’essence même de la démocratie, sinon il y a bien longtemps que les États-Unis et l’Europe auraient rejoint le Tiers Monde ; c’est la liberté accompagnée de son corollaire, la responsabilité, qui maintient les pays comme les États-Unis, le Japon, la France, la Grande Bretagne et l’Allemagne en mouvement constant.  Des infrastructures insuffisantes renchérissent les coûts de production et c’est là l’une des raisons des difficultés que l’Inde rencontre pour se mesurer avec des pays asiatiques tels que Singapour, la Coré du Sud, Taiwan et la Chine. L’Inde ressemble parfois à un géant empêtré dans les sables mouvants et qui lutte pour s’en sortir. Amener la prospérité en Inde et susciter l’impression à l’extérieur que l’Inde en est capable, soulève des espoirs auquel le Gouvernement ne peut pas ne pas répondre. Tôt ou tard, l’Inde sortira de son marais, agrandira ses routes engorgées et ses aéroports surpeuplés, éliminera ses coupures de courant chroniques et sabordera sa bureaucratie. Son industrie informatique et sa sous-traitance ont fait preuve de beaucoup d’ingéniosité pour surmonter ces problèmes d’infrastructure, en construisant leurs propres centrales captives et en établissant via satellite leurs relations avec leurs clients étrangers. Mais pour développer son industrie et ses services, que ce soit vers le marché intérieur ou à l’exportation, l’Inde ne peut éviter de moderniser son infrastructure. Pour cela, le moyen le plus sûr est de combiner investissements privés et publics. Ce n’est plus une question de survie, mais c’est impératif pour faire décoller cette « Inde nouvelle » que le Premier Ministre Manmohan Singh évoquait récemment dans le Wall Street Journal.

L’ingéniosité indienne à l’épreuve

L’Inde devient partie intégrante d’une économie mondialisée et ce phénomène se développe clairement à partir d’une synergie de l’action des multinationales avec ses ressources internes telles que la haute qualité de ses universités de pointe, la transparence de ses institutions démocratiques et l’ingéniosité dont ses ressortissants font preuve pour trouver des réponse innovantes à des problèmes complexes.

Il y a quelques années, je me retrouvai partenaire de golf d’un homme d’affaire sud-coréen – appelons le Tom Chung –  qui venait aux Etats-Unis pour affaire et pour rendre visite à ses enfants qui étudiaient en Nouvelle Angleterre. Il était vivement intéressé par l’Inde où il avait établi une unité de production de produits accessoires en collaboration avec un industriel local de l’Ouest. Au cinquième trou, ma curiosité prit le dessus et je lui demandai: « Quelle différence trouvez-vous entre les travailleurs chinois et indiens ? » Il sourit pensivement puis répondit : « les chinois  sont durs à la tâche mais il leur faut des instructions très claires, un plan à suivre, pour faire le travail. Les indiens montrent moins d’autodiscipline et sont moins durs à la tâche mais ils sont pleins de ressources et d’ingéniosité. S’il y a un problème, ils ne restent pas assis à attendre que quelqu’un leur apporte la solution, ils trouvent le moyen de résoudre le problème par leur propre créativité. S’il manque une pièce ou que quelque chose est cassé, ils improviseront et trouveront un substitut qui marche. » Familier de la culture américaine, Chung appelait cela l’attitude Mac Gyver : « Ne restez pas les bras ballants, cherchez la solution et appliquez là ». Mac Gyver est le héros d’une série télévisée des années 80, qui montrait une aptitude non ordinaire à faire des mécanismes les plus compliqués avec les choses les plus simples. Dans l’épisode du pilote, par exemple, son ingéniosité lui fait utiliser du chocolat pour colmater une fuite des plus dangereuses dans un laboratoire souterrain et ainsi sauver les chercheurs qui s’y trouvaient piégés. « Les travailleurs indiens, me dit Chung, même ceux qui n’ont pas d’éducation, montrent la même aptitude à l’innovation. Si vous les mettez au pied du mur, ils ne vous déçoivent pas. »

L’ingéniosité de bricolage est si répandue en Inde que c’en est presque un trait de caractère national. Aujourd’hui, l’Inde et les Etats-Unis parlent ensemble de partenariat stratégique, de transfert de technologie nucléaire à des fins non militaires, de coopération énergétique, mais il y a une époque où les USA traitaient l’Inde en paria. En 1991, par exemple, le Département d’État interdit la vente à l’Inde d’ordinateurs capables de plus de 900 millions d’opérations par seconde. Comment l’Inde réagit-elle ? En très peu de temps, le Centre pour le Développement Informatique Avancé (Center for Development of Advanced Computing) développa le Param-1000, qui était à l’époque l’un des ordinateurs plus puissants dans sa gamme, capable d’une grande diversité d’applications dans l’ingénierie, les finances, l’industrie, la technologie nucléaire et spatiale. L’ingéniosité indienne se mit au service des besoins en superordinateurs de la communauté scientifique et permit le développement de l’arme nucléaire.

 Les satellites américains ne purent détecter la préparation des essais nucléaires de Pokhran parce que les scientifiques indiens avaient très précisément calculé leurs orbites et échappèrent ainsi à leur vigilance. Cette ingéniosité de haut niveau a pu se développer grâce aux bases jetées par les plus brillants esprits de l’Inde du 20ième siècle, tels que C.V. Raman, qui obtint le prix Nobel pour ses recherches sur la réfraction de la lumière, S. Chandrasekhar, qui l’obtint pour son travail sur le cycle de vie des étoiles, Har Gobind Khurana pour son interprétations du code génétique et son rôle dans la synthèse des protéines, S.N. Bose, connu pour les statistiques Bose-Einstein, Himo Bhabha, pionnier de la recherche nucléaire, Vikram Sarabhai, créateur du programme spatial indien, sans oublier le Premier Ministre Jawahar Lal Nehru, dont la sensibilité aux questions scientifiques favorisa la création de laboratoires et de d’instituts d’enseignement parmi les plus en pointe, tels que IIT. L’Organisation pour la Recherche Spatiale Indienne (Indian Space Research Organization), dotée d’un budget annuel de 475 millions de dollars a réussi à lancer 20 satellites. L’Inde est leader dans la télédétection, et deuxième après les USA dans la résolution optique des satellites. Entre son ingéniosité de bricoleur et ses capacités de sous-traitance dans l’industrie de l’information, l’Inde possède une veine inexploitée d’esprit d’entreprise qui pourrait jouer le même rôle que l’investissement extérieur direct en Chine. Sunil Prasad, économiste à la Confédération Internationale des Syndicats Libres (ICFTU) et Président de GOPIO-Belgique, a fait une observation intéressante sur l’Inde et la Chine : « La Chine et l’Inde ont suivi des stratégies de développement radicalement différentes. L’Inde ne surpasse pas la Chine sur le plan global mais fait mieux qu’elle dans certains secteurs-clés. Ce succès pourrait lui permettre de rattraper, voire même de dépasser la Chine. Si c’était le cas, cela prouverait l’importance d’une culture entrepreneuriale locale dans le développement économique à long terme, mais montrerait aussi les limites de la politique chinoise qui repose sur les  investissements étrangers directs (FDI). »

L’ingéniosité indienne est partout visible à Silicon Valley : dans la création du Sun Microsystem, le développement du Pentium, de Powerpoint, Hotmail, de la vidéo en ligne, de la télévision digitale via satellites, de la compression audio MPEG standard et bien plus, comme l’a retracé Shivanand Kanavi dans son livre Sand to Silicon, The Amazing Story of Digital Technology. Mais personne ne peut ignorer la contribution de l’un des esprits les plus brillants et les plus innovants de l’Inde contemporaine, Faqir Chand Kohli, Président émérite de Tata Consultancy Services, qui fut un des pionniers de la sous-traitance et du développement informatiques. À plus d’un titre, Kohli incarne l’Inde d’hier et d’aujourd’hui, unissant la haute technologie à l’esprit de compassion. Dans un entretien avec Manjeet Kriplani, paru l’année dernière dans Business Week, il fait écho aux remarques de Tom Chung : « Les grandes entreprises sont prêtes à investir dans l’innovation. Pour nous, en Inde, le coût de l’innovation est très bas. La capacité de l’Inde c’est son peuple. Nous pouvons réunir plus de gens de valeurs que n’importe où dans les monde. J’admire la Chine mais nos gens sont meilleurs. L’Inde est ingénieuse.» À 80 ans et plus, Kohli s’est donné une nouvelle mission : utiliser la technologie digitale pour l’éducation de masse, et l’apporter dans les 500.000 villages de l’Inde.

L’ingéniosité est un autre nom pour ce que les systèmes experts appellent « équifinalité », qui consiste à dépasser les limites propres à un système par le recours à des chemins alternatifs pour atteindre le même but. Un esprit créatif et ingénieux, lorsqu’il se heurte à un mur, suppose immédiatement qu’il y a d’autres chemins et ne connaît pas de repos avant de les avoir trouvés ; il improvise en transférant l’intelligence propre à un domaine vers un autre. Mais l’ingéniosité entrepreneuriale individuelle a ses limites. Bangalore a pu dépasser la contrainte de son sous-équipement en infrastructures, en énergie et en transports en créant des centrales captives et une communication satellite pour atteindre ses clients en Amérique et ailleurs. Mais la brillante cité a laissé le reste du pays loin derrière, et ce fut l’une des raisons de l’échec électoral du gouvernement Vajpayee. La question est maintenant de savoir si l’ingéniosité indienne et son esprit « débordant d’intelligence », peuvent s’atteler à l’action collective de construire des autoroutes, des ports, des chemins de fer, des centrales et des aéroports qui marchent afin de pouvoir rivaliser avec une Chine surcompétitive.

L’Inde sous le regard de la mondialisation

La mondialisation a levé le rideau sur l’Inde, exposant ses forces et ses faiblesses, et l’on entend souvent ce genre de question : « Si l’Inde est si intelligente, pourquoi a-t-elle tant de pauvres ? » La réponse la plus rapide est que l’Inde s’est enlisée dans la corruption et une mauvaise gestion fiscale. D’un autre côté, beaucoup d’économies asiatiques qui ont décollé, y compris la Chine, connaissent aussi ces problèmes. On peut, bien sûr, porter le blâme sur la gestion socialiste de l’après indépendance qui postulait qu’une lame de rasoir faite en Inde était un signe d’indépendance et de force spirituelle. Il est vrai dans une certaine mesure que le protectionnisme et le capitalisme des copains de l’ère socialiste se sont avérés un pauvre substitut aux défis du marché et de la compétition internationale.

À l’origine, c’est la crise financière du début des années 90 qui a obligé l’Inde à ouvrir ses portes à la privatisation et à l’économie de marché. Mais le pays a été aspiré dans la mondialisation par la révolution de l’information qui avait a commencé à balayé le monde. La diaspora indienne, particulièrement dans le domaine de la technologie informatique, commença à faire preuve de l’ingéniosité qui lui est propre en développant de nouveaux produits et services ainsi qu’en résolvant des problèmes complexes, y compris ceux dûs au « bug de l’an 2000 ». Sautant par-dessus sa pauvreté en infrastructure, Bangalore s’est transformée en une sorte de module cybernétique qui s’arrima en douceur au monde émergeant du digital, grâce à la technologie spatiale que nous devons, ironiquement, à l’ère du socialisme et de l’autosuffisance. 

Alors que le succès spectaculaire de Bangalore et des industrie de l’information montraient ce dont l’Inde était capable dans le monde, il exposa en même temps ses vulnérabilités, son économie rurale, ses retards massifs en investissements dans l’infrastructure, ses 300 millions d’illettrés, et un taux élevé de travailleurs sans-emploi ou en situation précaire. Le monde commença à regarder sous les jupes de l’Inde, si l’on peut dire, et l’exposition créa un choc. Les décideurs et les intellectuels indiens commencèrent à se colleter avec les problèmes de croissance faible couplés avec la montée d’attentes inconnues jusqu’alors. Bimal Jalan, l’ancien gouverneur de la Reserve Bank of India, a soutenu dans son livre (2), que l’euphorie créée par les nouvelles technologies et d’autres industries pourrait ne pas durer, du moins tant que l’Inde n’affiche pas une volonté politique de réussir. Jalan suggère qu’un Parlement plus fort et un système judiciaire plus puissant rendraient les hommes politique et les fonctionnaires plus responsables et sensibles aux besoins de la population. Il faut que les hommes qui exercent le pouvoir puisse répondre non seulement de la façon dont ils utilisent le pouvoir qui leur a été confié, mais aussi de leurs résultats.  Selon lui, les ministres ne doivent cesser de s’abriter derrière la responsabilité collective du Gouvernement pour s’engager personnellement sur des objectifs vitaux tels que la réduction de la pauvreté.

Mais certains problèmes sont d’ordre systémique et les individus, quelle que soit leur  probité, ne peuvent y répondre. La réduction de la pauvreté dépend du taux de croissance économique comme de la multiplication et la diffusion des opportunités économiques offertes à la population. Le système dans son ensemble doit être organisé en vue de la croissance, ce qui implique la création d’un consensus national sur des stratégies de croissance plutôt que de faire porter à un ministre toute la responsabilité de la réduction de la pauvreté. Jalan se livre à une surprenante généralisation : « Sans la corruption, la croissance de l’Inde aurait été de 8% dans les années 80 et 90 au lieu des 6% observés. » Je ne sais comment Jalan en est arrivé à ces calculs rétrospectifs, mais en tant que banquier et économiste, on peut supposer qu’il a bien étudié la question avant d’écrire son livre. Mais si la croissance monte à 8%, cela voudrait-il dire que la corruption a disparu de l’Inde ? Y a-t-il corrélation forte entre corruption et croissance économique, entre infrastructure et croissance économique ? Quelques sont les autres facteurs déterminants ? Si l’Inde ne peut immédiatement éliminer la corruption ou, pour le dire autrement, si la corruption est une constante sociale C, les autres facteurs sur lesquels on peut agir peuvent- ils induire une croissance à deux chiffres ? Tel est le défi, mais il faut aussi s’attaquer à la corruption.

Celle-ci trouve son origine dans l’exercice du pouvoir hors de toute responsabilité parlementaire et judiciaire. Les élus peuvent être renvoyés mais à cela sert-il si c’est pour les remplacer par d’autres tout aussi corrompus ? Cependant, les démocraties ont des méthodes pour s’attaquer à la corruption de haut niveau. Il y a une double réponse à ce problème : Avoir à répondre publiquement de ses actes à travers les médias, surtout à travers Internet et la télévision, comme le montre l’expérience américaine, apporte un puissant correctif. Ensuite, la privatisation peut être un antidote à la corruption dans la mesure où elle enlève les bureaucrates du circuit pour les remplacer par des entrepreneurs. L’expérience américaine montrent que ces derniers ne sont pas à l’abri de la corruption, mais lorsque la loi est appliqué avec rigueur, les dirigeants corrompus se retrouvent derrière les barreaux, comme de nombreux dirigeants américains l’ont découvert à leurs dépens. La lutte contre la corruption, comme celle contre la pauvreté, est une entreprise de longue haleine.

Le dévouement et la probité des ministres sont certainement d’une grande importance et certains d’entre eux en sont le témoignage, par exemple Mani Shankar Aiyar, le ministre de l’énergie, qui a placé l’Inde sur la carte énergétique mondiale. L’Inde qui a des besoins énormes en énergie découvrira sans doute que la meilleure source d’une énergie inépuisable se trouve chez elle, sous la forme du soleil. Le développement de l’énergie solaire de masse est le plus grand défi jeté à l’ingéniosité indienne. Le soleil sera le salut de l’Inde. Une personne de même acabit est nécessaire pour lutter contre le développement du SIDA. L’Inde devrait nommer un Monsieur SIDA doté de pouvoirs étendus, lui donner les fonds nécessaires et l’autorité d’un Tsar et le mettre en situation de responsabilité dans la lutte contre ce fléau qui est bien plus étendu que ce qu’on nous laisse croire.

Il y a d’autres domaines dans lesquels les ministres en exercice pourraient être tenus de répondre de la façon dont ils s’acquittent de leurs tâches remplissent leurs engagements mais, finalement, comme Jalan le sait bien, c’est la responsabilité du gouvernement dans son ensemble qui importe, qui est de créer des conditions qui encouragent et récompensent l’esprit d’entreprise, la prise de risque et l’initiative.

© N.D. Batra 2005-2010


(1) Le pont transportuaire de Mumbai (Mumbai Trans Harbour Link Project), long de 22 kilomètres, doit réunir la ville îlienne de Mumbai avec le continent. Son budget est de l’ordre de 4.000 crores de roupies, soit 800 millions d’euros. (Retour au texte)

(2) The Future of India: Politics, Economics, and Governance, Penguin Books, India, 2005. (Retour au texte)

 


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