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Le dernier caravanier
La vie d’Abdul Wahid Radhu

Par Claude Arpi

     Il est des rencontres qui sont différentes. Celle avec Abdul Wahid Radhu restera toujours pour moi très spéciale. Peut-être parce depuis plus de vingt ans j’ai toujours voulu rencontrer ce personnage hors du commun et que les circonstances et la ‘vie’ ne l’avaient jamais permis jusqu'à ce jour, mais aussi sans doute parce qu’à son âge avancé, cet être comme il n’en existe plus et qui a été un des derniers grand caravaniers de l’Asie centrale et du Tibet, peut aujourd’hui regarder avec un certain recul et même un certain détachement sa vie si pleine de souvenirs extraordinaires.
   Abdul Wahid a eu le privilège de participer comme témoin et parfois acteur à des événements dramatiques qui non seulement ont marqué son Ladakh natal, mais aussi le Tibet, le sous-continent, et l’Asie dans son ensemble.
   Né à Leh au Ladakh, Abdul Wahid Radhu a en effet reçu son éducation supérieure à l’Université d’Aligarh et a vécu à la fin des années trente au milieu d’un bouillonnent intellectuel et émotionnel extraordinaire ; il a été témoin des débuts du mouvement qui amena quelques années plus tard la tragédie du sous-continent : la création du Pakistan, c’est à dire la Partition de l’Inde. Il a aussi cheminé avec l’une des dernières caravanes amenant le tribut des rois du Ladakh au dalaï-lama à Lhassa. Quelques années plus tard, il se trouvait dans la capitale tibétaine lorsque les Chinois entrèrent sur le toit du Monde pour soi-disant le « libérer ». Il s’était alors lié d’amitié avec la famille du dalaï-lama et des grandes familles aristocratiques tibétaines. Il faisait parti de cette communauté musulmane très libérale qui s’était intégré de façon si remarquable dans un pays bouddhiste. Abdul Wahid a eu aussi l’occasion de vivre avec un groupe de jeunes rebelles tibétains vivant en exil à Kalimpong dans le nord de l’Inde et d’échanger avec eux sa vision de l’avenir: ils rêvaient d’un Tibet plus démocratique et tourné vers l’avenir. Abdul Wahid nous a raconté sa vie exceptionnelle.

C’est au 18e siècle que le cheikh Asad, ancêtre d’Abdul Wahid, vint s’établir au Ladakh. Une inscription persane à la mosquée sunnite de Leh mentionne son nom. Son père, le cheikh Muhammad Radhu était une personnalité religieuse importante de la Vallée du Cachemire, c’est lui qui aurait déposé un cheveu du Prophète dans la célèbre mosquée de Hazratbal à Srinagar.
  
On dit que les Radhu descendaient d'une famille de « pandits cachemiris" dénommée Trakru qui s’était convertie à l’Islam.

   Le fils du cheikh Asad, Farouq Radhu devint le premier caravanier de la famille. C’est grâce à lui que le nom des Radhu a acquis sa notoriété sur les toutes pistes de l'Asie centrale et du Tibet.

   Parallèlement, les autres branches de la famille avaient aussi développé leur négoce par delà le col du Karakoram, jusqu’au Sin-kiang, alors connu sous le nom de Turkestan chinois. Beaucoup se marièrent dans ces contrées lointaines. C’est ainsi que dans le sang des Radhu coulait celui de la plupart des races de l'Asie centrale. Une branche de la famille Radhu semble-t-il réside toujours au Sin-kiang, une autre au Tibet, un autre encore vit à Srinagar où nous avons rencontré Abdul Wahid.

   Alors que les deux fils aînés de Farouq Radhu, Haider Shah et Nasr Shah décidèrent de s’établir au Ladakh, un autre frère s'installa au Tibet. Il y épousa une Chinoise musulmane. Les relations, principalement d’affaires, très proches, entre cousins du Tibet, du Turquestan et du Ladakh continuèrent ainsi. Le fils de Haider Shah, quant à lui, épousa une bouddhiste tibétaine de Tsetang, bourgade située au sud de Lhassa.

 

   A Leh, les Radhu avaient une position enviée. Ils possédaient les plus belles propriétés et les marchandises les plus convoitées, venues de tous les coins de l’Asie, passaient par leurs entrepôts.

   C’est dans ce milieu cosmopolite que grandit le jeune Abdul Wahid. Plusieurs de ses parents proches servirent les Britanniques et le Maharaja du Cachemire. Il y avait deux tendances dans la famille : l’une voulait donner aux enfants une éducation « moderne », c'est-à-dire Britannique et l’autre, plus traditionnelle, l’éducation  de caravanier. Haji Muhammad Siddiq, le grand-père d’Abdul que ce dernier adulait, pensait qu’il était plus important de préserver les traditions familiales. Mais le jeune Abdul voulait voir du pays et apprendre la langue des Anglais. Son grand-père tenta bien pendant un temps de s’opposer à son départ vers Srinagar et le « monde », mais il finit par accepter de le laisser aller à sa destinée : « mon grand-père était un patriarche qui régnait sur une maisonnée d'une vingtaine de personnes. Il était l'une des personnalités les plus éminentes et les plus populaires de Leh où il fut assez heureux d'avoir pu préserver intactes jusqu'a sa mort les traditions de la famille. »

   Lorsque Abdul arriva pour la première fois dans la grande ville de Srinagar, il fit une découverte extraordinaire : son cousin Ataullah, chevauchait « un engin à roues dont je n'avais jamais vu l'équivalent ». C’était une bicyclette… Ataullah « l'enfourcha, démarra, fila comme une flèche, disparut dans un virage, réapparut en sens inverse roulant toujours à une vitesse stupéfiante, jusqu'à ce qu'il nous eût rejoints. Sa démonstration me laissa pantois. »
  
Abdul avait commencé sa découverte du monde ; il sera bientôt initié à l'électricité, au téléphone, à la radio, au cinéma et aux véhicules à moteur. Abdul se souvient qu'au bout de quelques jours, il s’y était déjà accoutumé, « Il n'y a que les découvertes intérieures dont on ne se lasse jamais » dit-il encore aujourd’hui.
  
Ataullah qui était depuis deux ans dans un collège administré pas les missionnaires à Srinagar initia vite le jeune ladakhi à cette nouvelle vie. Il faut dire qu’ à cette époque ceux qui, comme les deux cousins originaires des hautes montagnes himalayennes, avaient l’opportunité de passer par des écoles occidentales demeuraient encore des exceptions rarissimes.  

   Durant leur jeunesse au Ladakh, les contacts qu’ils avaient pu avoir avec le « monde » étaient très limités : au delà des massifs montagneux il n’y avait que des pistes et encore des pistes.
  
Lorsque Ataullah quitta Srinagar pour entrer à l'université d'Aligarh, le coup fut dur pour Abdul Wahid qui s’habitua tout de même à sa nouvelle existence de collégien et dut se faire de nouveaux amis.

   Point intéressant à noter et si symbolique d’un Cachemire qui n’existe plus, le proviseur de l’école chrétienne était un brahmane octogénaire et très respecté, le pandit Shankar Kaul. Il enseignait non seulement la langue ourdoue, langue des musulmans, mais aussi la littérature persane. Mais, bien sûr, l’insistance était mise sur l'enseignement de l'anglais. Abdul se souvient : « les cours d'histoire étaient centrés sur l'Angleterre et l'Empire britannique. En quelque sorte, tout était organisé de manière à faire de nous de bons serviteurs des Britanniques. »
  
Le jeune étudiant ne se liait pas facilement avec les Cachemiris pourtant de même confession musulmane; la plupart de ses amis étaient comme lui originaires des hautes régions frontières du Gilgit, du Hunza, d'Ashtor ou de Punyal. Il existait en fait une grande solidarité entre ces « Himalayens » qui habitaient ces contrées si différentes de l'Inde et même du Cachemire.
   Mais ce que son grand-père redoutait tellement était en train d’arriver : « Tous, à cette époque, nous subissions très fortement l'attraction de l'Occident moderne. Nous tenions à nous vêtir à l'européenne et la plus haute ambition de beaucoup d'entre nous était de pouvoir un jour entrer dans l'administration britannique. En attendant, il n'y avait pas de plus grand rêve, de privilège plus recherché, que de figurer parmi les quelques élus qui, chaque année, se rendaient à Londres grâce à des bourses octroyées par le gouvernement du maharaja. Car l'Angleterre était au centre de nos pensées. 

 

   Alors qu’il venait juste de passer son examen d’entrée à l’Université musulmane d’Aligarh, il reçut la nouvelle que son grand-père était mourant. Bien qu’attendant les résultats d’un jour à l’autre, il dut immédiatement quitter Srinagar pour le Lakadh ; grâce à des contacts dans sa famille, il put utiliser la « voix rapide » des services postaux et en 7 jours il était à Leh.

   Comme il était  le seul descendant mâle, son grand-père pensait qu’il pourrait prendre soin du patrimoine familial. Plus tard il écrira : « Du vivant de Hadji Muhammad Siddiq, nous n'étions pas conscients des valeurs inestimables qu'il personnifiait, nous n'écoutions pas ses conseils et nous allions même délibérément à l'encontre de ses idées et de ses principes, car nous étions tous plus ou moins séduits par le modernisme occidental. »
  
Muhammad Siddiq mourut en mai 1937, quelques jours après l’arrivée de son petit-fils. Le vieil homme partit comme le sage soufi qu’il était. Avec une parfaite lucidité, il dit à son entourage : « Maintenant ma vue s'éteint. Mon odorat disparaît. Le dernier moment approche... »
  
Il réclama son petit fils qui, effrayé par la proximité de la mort, ne se rendit pas immédiatement à son chevet. Plus tard, il écrira : « Je me suis demandé bien souvent si Hadji Muhammad Siddiq n'aurait pas voulu me transmettre une tradition, peut-être de caractère initiatique, car il était rattaché à la tarîqa Chishtî, la grande confrérie soufique indienne. Peut-être aussi son intention était de me faire réciter une oraison spéciale ».
  
Plus tard, Abdul Wahid en vidant les greniers trouva un de ces textes soufis qu’il récite quotidiennement depuis « pour essayer de racheter la faute commise en ne répondant pas à l'ultime appel du patriarche. »
  
La mort de Muhammad Siddiq marqua pour la famille le début de la fin des caravanes ; ce n’était plus qu’une question d’années pour que la tradition disparaisse complètement. Bientôt des disputes entre les différents membres du clan éclatèrent ; désormais rien n’était plus comme avant.

Dans les années quarante, la population musulmane faisait partie intégrante du Ladakh où ils vivaient en parfaite harmonie avec les adeptes des autres religions. Ils avaient assez souvent réalisé une harmonieuse symbiose des deux cultures, bouddhique et islamique.

   Il est clair, lorsque l’on rencontre Abdul Wahid, que son immense admiration pour son grand-père Muhammad Siddiq représente toujours pour lui cette synthèse typiquement ladakhie : il était à la fois de race et de culture tibétaine et de religion musulmane : « son visage, ses vêtements, son comportement, comme la manière dont il avait meublé et décoré sa maison toujours accueillante où il apparaissait dans une tenue assez semblable au costume tibétain, mais coiffé d'un turban blanc. »

   Et Wahid d’ajouter : « En outre, fait qui paraîtrait incroyable dans la société indienne compartimentée par les castes, il existe même des alliances entre familles des deux communautés. »

Ayant été reçu au concours d’entrée à l’Université, Abdul Wahid rejoignit son cousin à Aligarh après quelques mois passés à Leh. Une nouvelle vie commençait pour lui.
  
Aligarh, Abdul Wahid allait le découvrir, était le principal point d’entrée de la pensée occidentale dans l'Islam indien. Beaucoup plus tard, le jeune ladakhi réalisa que ces croyances religieuses se voulant tolérantes envers le christianisme et les idées modernes, « en réalité demeuraient superficielles et incapables d'assurer le maintien de notre identité culturelle en face des séductions intellectuelles venues de l'Occident. »

   Dans la chambre qu’il partageait avec son cousin, il participait souvent aux longues discussion sur la modernité et ce qu’il croyait alors être « les sommets de la pensée humaine. »
   Ce sont ces influences occidentales qui régnaient dans les milieux intellectuels musulmans de l’époque, pour qui la civilisation britannique représentait le summum de la culture, qui sont à l’origine du concept du Pakistan, un état « séparé et moderne » pour les musulmans du sous-continent.
   Une des caractéristiques de l’enseignement à Aligarh était une « constante utilisation de la pensée occidentale comme référence offrant les meilleurs critères pour estimer la validité de tout savoir, même de celui qui se rapportait le plus typiquement à l'Orient et à l'islam. »
  
Le maître à penser de l’Université était Muhammad Iqbal, qui, bien que considéré par certains comme le plus important réformiste de l’Islam au 20e siècle, est en fait le père spirituel du Pakistan. Abdul nous dit qu’Iqbal « a favorisé une forme d'activisme politique parmi les musulmans, contribuant à populariser l'idée qu'ils constituaient une nation différente des autres communautés vivant sur le sol du sous-continent. » Mais il ajoute « son prestige était considérable parmi les étudiants de ma génération dont beaucoup devaient dès 1947 se déclarer citoyens du Pakistan et, quittant les régions de l'Inde dont ils étaient originaires, allèrent y faire carrière. »
  
La préoccupation majeure de la plupart des professeurs d'histoire et de philosophie semblait être de reconstruire la pensée religieuse de l'islam. Il fallait interpréter les doctrines musulmanes traditionnelles de façon moderne. On commentait, nous dit Abdul Wahid, « avec sympathie des théories d'un Nietzsche, qu'il qualifie quelque part de "prophète moderne", d'un Bergson et même d'un Freud. »
  
De nombreuses années plus tard, alors qu’il servait le dalaï-lama, alors en exil en Inde, Abdul Wahid appris que le leader tibétain étudiait les philosophes occidentaux tels que Kant, Nietzsche et Bergson. Il lui envoya un mot : « Ces prétendus philosophes dont des suppôts du démon. Pour l'amour du Ciel, que Votre Sainteté saisisse à quel niveau de bassesse ils se situent par rapport à la sagesse intemporelle qu'Elle-même représente. » On ne connaît pas la réaction du dalaï-lama mais il semble qu’il n’en ait jamais voulu au jeune homme pour sa franchise.
  
C’est en 1940 que l’étudiant ladakhi découvrit un autre monde avec lequel il sentit immédiatement une plus grande d’affinité qu’avec celui de l’Islam rigide et superficiel d’Aligarh. Il avait été invité par son oncle à le rejoindre à Lhassa. Pour la première fois, il perçut une nouvelle façon d’être, non seulement du fait de la beauté physique du Tibet, de la douceur de vivre de la capitale tibétaine, mais aussi d’une certaine qualité de la culture de ce pays auquel il restera profondément attaché tout le reste de sa vie. Malheureusement après deux mois, il dut retourner à Aligarh afin d’obtenir sa licence, mais il continua de rêver de Lhassa.
  
Pendant l’été 1942, sa vie prit encore une autre direction. Son oncle Abdul Aziz, qui dirigeait la caravane biannuelle du Ladakh vers le Tibet nommée le Lopchak, l’invita à s’initier au métier de caravanier.

 

   Cette période a grandement marqué le jeune Abdul Wahid. Cette caravane officielle témoignait de cette spécificité ladakhie : elle était dirigée par un musulman bien qu’elle fut chargée d’acheminer le tribut officiel des bouddhistes ladakhis au dalaï-lama. Le Lopchak partait tous les deux ans de Leh pour se rendre aller à Lhassa afin de remettre des présents au dalaï-lama.

   C’était à la suite à d’un conflit frontalier entre le Tibet et le Ladakh au 17e siècle que les deux nations s’étaient mises d’accord. Il fut convenu que, pour maintenir de bonnes relations d'amitié et de commerce entre le Ladakh et le Tibet, une caravane tibétaine se rendrait chaque année de Lhassa vers Leh et que, réciproquement, une caravane Lopchak (biennale) serait envoyée à Lhassa tous les deux ans par le roi du Ladakh. Toutes deux avaient le droit de transporter librement des marchandises dans les territoires des deux royaumes.

   Non seulement ces échanges contribuaient à maintenir de bonnes relations entre le Ladakh et le Tibet, mais c’était aussi pour les caravaniers l’occasion rêvée de faire « officiellement » des affaires.

Frais émoulu de l'université et parlant alors couramment anglais, le jeune Abdul tint un journal de bord de ses aventures caravanières

   Il se souvient : « grâce à la lenteur des mules qui constituaient notre principal moyen de transport en ces années-là, j'avais amplement le loisir de consigner les détails de la route. Souvent aussi,dans ces notes, j’exprimais les états d'âme d'un jeune homme idéaliste et ouvert au monde moderne qui, comme une chose allant de soi, se conformait à la tradition marchande de sa famille. »

   Beaucoup plus tard il écrira : « Avec le recul des années, je m'aperçois que ce départ fut le début d'un très long voyage qui n'allait plus jamais prendre fin puisqu'il devait me permettre un cheminement intérieur presque ininterrompu depuis lors. »

   Désormais, il cheminait dans les grands espaces d’Asie centrale, mais aussi sur les pistes intérieures : « Aujourd'hui, 19 Septembre 1942, vingtième jour de ma vie d'homme marié, j'ai quitté la maison familiale, ma femme, ma tante et ma soeur. Je suis parti à destination de Lhassa pour apprendre le métier de marchand sous la direction de mon oncle, Abdul Aziz, chef de la caravane Lopchak. »

   Dans l’esprit du jeune homme, il y avait beaucoup de sentiments contradictoires. Il était d’un côté conscient de l'importance commerciale et politique de la caravane, mais en même temps, il souffrait d’avoir dû abonner sa jeune femme qu’il avait épousée juste trois semaines auparavant. Le métier de caravanier entrait difficilement et la première nuit, quand il fut seul dans le campement, il pleura.

   Le Ladakh, nous rappelle Abdul Wahid, était encore dans les années 40 l'un des pays les plus isolés de la planète. Srinagar, capitale du Cachemire et ville la plus proche, était à douze jours de voyage à dos de poney. Le premier avion (de l’armée de l’air indienne) ne se posa à Leh qu’en mai 1948. Longtemps le Ladakh avait été un royaume indépendant même si géographiquement, ethniquement et culturellement, il était proche du Tibet.

Le jeune caravanier se souvient encore des paysages : « En cette fin de septembre 1942, les paysages étaient austères. L'orge étant moissonnée et les herbages ayant jauni, presque toute verdure avait disparu. Seuls, les saules et les peupliers qui se dressaient près des ruisseaux gardaient encore leur feuillage ainsi que les pommiers et les abricotiers qui entouraient quelques fermes. La neige saupoudrait déjà les sommets. »

   Ils mirent 3 mois pour arriver à Lhassa après de multiples aventures qu’il serait trop long de narrer, semblables à celles qui avaient marqué la vie quotidienne des caravaniers depuis des siècles. A Lhassa ils furent reçus par le dalaï-lama et les autorités tibétaines avec la pompe due à leur position officielle. Désormais, le nouveau marchand des grands espaces d’Asie savait que sa vie serait centrée sur le monde tibétain sans qu’il ait pour cela  besoin d’abandonner sa foi dans l’Islam.

   Sa famille aussi se rendait bien compte que le commerce qui avait fleuri pendant des siècles à Leh était voué, à plus ou moins longue échéance, à disparaître. Les moyens de locomotion modernes faisaient que la route directe Inde-Tibet par Kalimpong, le Sikkim et la Vallée de Chumbi serait désormais la voie de passage la plus économique pour hommes et marchandises. De même disparaîtraient bientôt les pistes se dirigeant vers le col du Karakoram, en direction de Yarkand, Kachgar et l’Asie centrale.

   En 1943, il décida donc de s’installer à Kalimpong, nouveau centre commercial important de l’Asie. C’est là qu’il allait faire des rencontres fort intéressantes. Il faudrait écrire un livre juste sur la vie de Kalimpong, ses intrigues, les grands mouvements politiques où se complotait l’avenir de l’Asie. Pour Nehru, ce n’était qu’un « nid d’espions ».

   Citons les grands marchands khampas dont les plus connus étaient les Sandutshang, les Andutshang, les Gyanaktshang et surtout les Pangdatshang. La réputation de ces derniers s’étendaient jusqu'à la Chine, grâce au monopole qu’ils avaient du négoce de la laine tibétaine dont ils exportaient de grandes quantités jusqu’en Amérique. « Ils s'étaient fait construire à Kalimpong de beaux et vastes édifices résidentiels où, pour accueillir les notabilités tibétaines dont les visites étaient fréquentes, ils rivalisaient d'hospitalité [avec les autres grandes familles] » nous dit Abdul Wahid.
   Les Pangdatshang étaient trois frères, Yarphel, Topgé et Rabga. Le premier était le chef de l’empire commercial et avait une immense influence dans les milieux politiques de Lhassa. Rabga, le plus jeune, était le révolutionnaire, très proche du gouvernement nationaliste de Chiang Kai-chek ; il finira par se faire expulser de l’Inde. Il rêvait alors de faire du Tibet une république.
   Il y avait aussi Tsipon Shakabpa, un Secrétaire aux Finances qui était une sorte de représentant officiel du dalaï-lama et qui eut l’occasion plusieurs fois de rencontrer Nehru pour négocier (en vain) une aide militaire et politique pour le Tibet. Shakabpa lui-même raconta à Abdul Wahid les débuts de sa fortune. Il avait remarqué qu'à Lhassa l'atelier de la monnaie qui produisait les pièces de cuivre jetait les déchets de métal après la frappe. Il est l'idée de recueillir ces déchets et de les revendre en Inde  où les cours du cuivre étaient très élevés. Il fit des bénéfices tels que Yarphel Pangdatshang lui-même en fut jaloux : « Shakabpa était désormais assez riche pour jouer les premiers rôles sur la scène politique du Tibet. »
   C’est chez Rabga Pangdatshang qu’Abdul Wahid fit les rencontres les plus intéressantes. Par exemple Kunphela, l'ancien homme de confiance du treizième dalaï-lama, injustement accusé à la mort de son maître, et qui avait du se réfugier en Inde ; de Changlochan, qui aurait aussi participé à un complot "républicain". Wahid se souvient que les deux personnages n'avaient pas totalement renoncé à une participation active à la politique du Toit du Monde en un moment où le monde asiatique était en effervescence.

   Plus intéressant encore est la proximité du jeune ladakhi avec deux des personnages ont marqué profondément l’histoire du Tibet moderne. Le premier était un jeune et brillant intellectuel tibétain, Bapa Phuntsok Wangyal, connu sous le nom Phunwang. Il était farouchement communiste, mais en même temps il restait tibétain : « Authentique nationaliste tibétain, il élaborait aussi des théories ‘pantibétanistes’ visant à regrouper dans une sorte de fédération toutes les régions et ethnies de culture tibétaine, donc le Ladakh. Nos discussions d'alors, amicales mais divergentes, devaient avoir des prolongements plus tard à Lhassa où le destin nous réservait de nous rencontrer dans des circonstances inattendues. »
  
Phunwang sera responsable quelques années plus tard de l’arrivée des forces chinoises à Lhassa, mais malheureusement pour lui, et bien que pendant longtemps proche de Mao Zedong, il finira par passer 17 ans de sa vie dans les geôles communistes.
   Durant nos entrevues avec Abdul Wahid, il nous demandait constamment si nous avions des nouvelles de Phunwang qui bien qui réhabilité, vit aujourd’hui à Beijing sans contact avec le reste du monde. Nous n’en avions malheureusement pas.
   Un autre familier de la maison Pangdatshang était Gedun Choepell, le moine rebelle tibétain qui était sans aucun doute le plus cultivé et le plus savant de sa génération. Originaire de l'Amdo, dans le nord-est du Tibet, il avait étudié au monastère de Depung, près de Lhassa. Il s’y était signalé par ses idées non-conformistes. Après avoir obtenu le diplôme de geshé (docteur en théologie), il se mit à parcourir le sous-continent indien dans tous les sens, étudiant le Sanskrit, le Pali et l’Anglais et s’intéressant à tout (il écrira même plus tard un manuel sur le Kamasutra).
   Ce qui le rapprocha sans doute d’Abdul Wahid est qu’il était, chose rare à cette époque, intéressé par l’étude des religions non-bouddhistes, en particulier l’hindouisme, mais aussi le christianisme et l'Islam.
   Lorsqu’il retournera au Tibet en 1935, il fut arrêté et emprisonné pendant plusieurs années et tous ses ouvrages furent confisqués (et probablement détruits). Nous mentionnerons son histoire du Tibet, œuvre magistrale qui fait encore aujourd’hui référence. Il mourut une semaine après l’arrivée des Chinois à Lhassa, complètement démuni, abandonné de tous (sauf de quelques très rares proches comme Abdul Wahid). Ses disciples le considéraient déjà comme un grand yogi qui avait consciemment choisi le moment de son départ.

   La vie de Gedun Choepell symbolise un Tibet qui refusait de s’ouvrir au monde et n’acceptait pas des idées différentes que celles que professaient les grands monastères. Sa vie représente la lutte d’un nouveau Tibet contre les forces retranchées et conservatives de l’aristocratie et du clergé. Beaucoup à Kalimpong, comme plus tard à Lhassa, considéraient Abdul Wahid comme un disciple de Gedun Choepell. Quand on lui demande, il dit qu’ils étaient en effet très proches intellectuellement. Gedun voulait faire du bouddhisme une religion ouverte sur l’avenir, acceptant et respectant toutes les autres démarches, c’est sans doute ce que le jeune Ladakhi rêvait de réaliser avec l’Islam.
Et puis à Kalimpong, il était aussi en contact avec le Prince Pierre de Grèce, l’exploreur et orientaliste Marco Palis avec qui Abdul Wahid découvrit René Guénon, Roerich, le savant et artiste russe, et beaucoup d’autres.
Quelques mois après que l’Inde soit devenue indépendante, Abdul Wahid allait connaître de nouvelles aventures, pas très agréables celles-ci. Alors qu’il était parti en Chine pour faire des affaires avec un homme d’affaires tibétain, qu’il découvrit plus tard être véreux, il se retrouva mis en résidence surveillée à Nankin, la capitale de la Chine nationaliste pendant plus d’un an. Il avait fait l’erreur de voyager avec un passeport tibétain alors qu’il était de nationalité indienne et les Chinois voulaient sans doute utiliser son identité ladakhi à des fins politiques. Après ce qui fut peut-être la période la plus difficile de sa vie et grâce à ses contacts avec la famille du dalaï-lama ainsi que celle de  Rabga Pangdatshang, il finit par pouvoir quitter Nankin à destination du Turkestan oriental (Sin-Kiang), qui n’avait pas encore été annexé par la Chine. De longues péripéties l’amenèrent à Gilgit, à ce moment-là déjà sous contrôle pakistanais et puis à Karachi où il fut immédiatement invité à prendre le thé avec M. Ikramullah, le Secrétaire d’Etat pakistanais. Ce dernier lui offrit, à sa grande surprise, d’enter dans le service diplomatique pakistanais.  Des amis français rencontrés durant son périple l’en dissuadèrent : il appartenait à l’Himalaya, pas au sous-continent. Après quelques hésitations, il décida de poliment refuser l’offre. Il finit par trouver un vol pour le Pakistan oriental (aujourd’hui le Bangladesh) et de là parvint à revenir en Inde, à Calcutta..
  
Quelques semaines plus tard, il avait rejoint le Tibet et sa femme qui était restée sans nouvelles de lui pendant plus d’un an. Ses oncles n’étaient pas aussi heureux de son retour, car ils avaient profité de son absence pour s’emparer de ses affaires. C’est sans doute ce qui le décida à retourner s’installer à Kalimpong où il refit vite des affaires florissantes.
   Quelques semaines avant l’invasion chinoise du Tibet, le 7 octobre 1950, Wahid décida de retourner au Tibet pour y collaborer avec un homme d’affaire tibétain. Il allait vivre deux années riches en rencontres enrichissantes, bien que la situation soit difficile du fait de l’arrivée des Communistes à Lhassa. Ce séjour dans la capitale tibétaine fut l’occasion de renouer ses contacts étroits avec la famille du dalaï-lama et en particulier avec Gyalo Thondup qu’il avait connu en Chine.

   Nous ne parlerons pas ici de ces premières années de l’occupation chinoise, mais le problème le plus sérieux fut sans doute pour Abdul Wahid l’entrée triomphante à Lhassa des troupes chinoises conduites par son ancien ami de Kalimpong, Phunwang. Ce dernier avait été chargé par Mao Zedong de faire en sorte que la « libération du Tibet » se passe le plus harmonieusement possible, ce qui se produisit pendant les premiers mois. Mais le jeune Ladakhi voyait la résistance de la population tibétaine se profiler à l’horizon, Durant leurs longues conversations, qui n’était plus aussi libres qu’auparavant du fait du poste officiel de Phunwang, Abdul Wahid avertit plusieurs fois le jeune cadre communiste : « Tu te prépares à plus ou brève échéance à de grandes difficultés » Quand Phunwang demandait « Pourquoi », il lui répondait « Tu es resté trop Tibétain pour être un vrai communiste ».
   Phunwang ne comprenait probablement à cette époque ce que voulait dire son ami, il croyait encore à la « libération » du Tibet.
   La situation se détériora lentement jusqu'à ce que le dalaï-lama soit obligé de limoger son très respecté premier ministre qui était trop nationaliste aux yeux des Chinois. Wahid était dans une position pénible, d’une part il était ami avec les frères du dalaï-lama et en même temps il restait proche de Phunwang. Finalement, un jour ce dernier lui dit : « Wahid, c’est ton devoir de collaborer avec nous et, si tu ne fais pas, tu le regretteras un jour. Je connais ton attachement au Tibet et tu dois saisir l’occasion de participer à la grande œuvre d’émancipation de la culture tibétaine qui a maintenant commencé. »
  
Un langage similaire lui fut tenu par Ngabo Ngawang Jigme, le principal ministre du Cabinet tibétain qui avait signé le fameux Accord en 17 points avec la Chine en mai 1951.
   Pressé qu’il était de collaborer contre son gré et ses croyances, il décida de quitter la capitale tibétaine : « le mieux était de faire mes bagages et quitter Lhassa, la ville de rêve où s’installait une atmosphère de cauchemar. »
  
Paradoxalement, grâce à ses contacts avec Phunwang et Ngabo, il réussit à se faire délivrer un sauf-conduit pour se rendre à Kalimpong sous le prétexte d’y faire soigner sa femme. Il parvint finalement en Inde et après un séjour d’une semaine à Calcutta, il prit le train pour Delhi : « Après Lhasa où nous nous sentions constamment épiés, c’était un bonheur de retrouver en Inde une atmosphère de liberté ».
   L’ironie c’est que c’est son cousin Ataullah, avec qui il avait partagé une chambre de nombreuses années à Srinagar et à l’Université, qui l’accueillit et l’hébergea. Il était Second Secrétaire à la Haute commission pakistanaise ; il avait répondu à l’offre de devenir un diplomate pakistanais, qu’Abdul Wahid avait refusé. Il est à signaler d’ailleurs que plusieurs années plus tard Ataullah finira ambassadeur de son nouveau pays. Ce qui choqua le plus le Ladakhi à Delhi c’est que personne n’était intéressé par le sort du Pays des Neiges. On ne parlait que d’amitié indo-chinoise et de coopération entre les pays d’Asie et d’Afrique. Il se souvient : « A l’époque où était célébrée la décolonisation, il était déplacé de mentionner que le Tibet constituait un cas typique de recolonisation ».

Les années suivantes, Abdul Wahid reprit le commerce familial, cette fois au Cachemire. En 1956, il fut appelé par le frère du dalaï-lama, Gyalo Thondup, à faire des affaires avec lui. Leur association dura jusqu’en 1959, lorsque, la situation étant devenue explosive au Tibet, le dalaï-lama n’eut d’autre choix que de prendre la route de l’Inde et de demander refuge à Nehru, ce qu’il offrit immédiatement.
   Pendant les mois qui suivirent, le Ladakhi commença à travailler dans l’entourage du leader tibétain en tant qu’interprète. Il était la personne idéale pour faire ce travail ‘officiellement’, étant de nationalité indienne, parlant couramment l’anglais, le tibétain et le hindi. Mais après quelques semaines, les autorités indiennes décidèrent de l’éloigner du dalaï-lama. Le service de renseignements (probablement M. Mullik, le chef du renseignement de Nehru) pensait qu’un musulman était dangereux. Il semble que le dalaï-lama aurait commenté : « Je me demande ce que le pauvre Wahid a bien pu faire pour paraître si redoutable au gouvernement indien. »
  
Il continua tout de même de s’occuper des réfugiés tibétains pendant plusieurs années, cela l’aida à mieux découvrir les horreurs de la nouvelle religion marxiste propagée par Mao et ses collègues. Cela renforça certainement ses propres croyances dans les vertus de la tolérance et l’ouverture sur les autres religions.
   Il recueillit beaucoup de témoignages sur les exactions que Mao Zedong et les Communistes avaient commises (et continuaient de commettre) et sur ce qu’ils faisaient subir aux habitants du Toit du Monde  « qu'ils réduisaient à un état d'esclavage en comparaison duquel le servage traditionnel et patriarcal était un régime plein de douceur et d'humanité. J'eus ainsi un aperçu complet de l'action des Chinois qui, dans ce drame, ne portent pas seulement la responsabilité d'atrocités impardonnables et de la destruction stupide de trésors de civilisation, mais d'avoir mis fin, au nom d'une idéologie importée d'Occident et déjà impuissante à faire leur propre bonheur, à la dernière théocratie traditionnelle du monde, régime certes imparfait et souvent corrompu mais qui, encore pénétré de sacré et donnait un sens à la vie de chacun. »
  
Il se rendit compte que la religion de Karl Marx était la plus intolérante de tous les credos ; son Ladakh natal n’était peut-être pas aussi « moderne » que la Chine nouvelle, mais elle possédait une culture tellement plus profonde et compatissante.

   On m’avait dit qu’Abdul Wahid était un soufi. Chaque fois que j’ai essayé d’aborder la question, il est resté vague, mais ses vues sur l’Islam sont tout de même fort intéressantes, surtout à une époque où l’Islam radical est sérieusement mis en question.
   Les années d'études que le jeune Abdul avait passé à l'université d'Aligarh l’avaient éloigné de la tradition spirituelle qu’avait essayé de lui inculquer son grand-père. Mais en parcourant les grands espaces et rencontrant tant de personnalités extraordinaires, il comprit très rapidement qu’il y avait deux tendances fondamentales dans l'Islam et qu’au cours de l’histoire chacune d’elle avait prévalu à un moment ou un autre. Abdul explique ce que sont le zâhir (l’islam extérieur) et le bâtin (l’intérieur), qui correspondent d’une certaine manière à l’exotérisme et l’ésotérisme. Il pense que : « La présence musulmane en Inde avait témoigné de cette dualité » et il ajoute : «  Les conquérants et souverains établirent par la force le règne de l'islam et de sa puissance temporelle, mais ce furent de saints personnages, mystiques et soufis, qui, par leur rayonnement spirituel, devaient lui attirer le plus de convertis et l'enraciner dans ces populations assoiffées de divin et d'absolu. »
  
Fait encore plus remarquable aujourd’hui où il est souvent question de clash des civilisations, Abdul considère que le bâtin possédait une qualité spirituelle qui dépasse les formes et lui permettait d’accepter que les adeptes d'une tradition comme le bouddhisme ne soient pas considérés comme les kafirs (infidèles) que voient les musulmans adeptes du zâhir.
   Il remarque tout de même que le monde contemporain est marqué surtout par la prédominance de tout ce qui est extérieur et quantitatif, le bâtin y étant malheureusement souvent étranger.
   L’idéal serait que le zâhir et le bâtin soient en équilibre ce qui permettrait à l’Islam de répondre à la fois aux exigences mondaines et sociales des croyants, et en même temps à leurs plus hautes aspirations spirituelles.
   Lorsque le zâhir (on pourrait dire ceci de n’importe quelle autre religion organisée) ne pense qu’à convertir à sa foi le plus grand nombre possible, cela ne peut qu’aboutir à des confrontations comme on le voit aujourd’hui aux quatre coins de la planète. Nous en avons la preuve tous les jours au Cachemire même où les pandits hindous ont été chassés de leurs demeures ancestrales par des groupes fondamentalistes financés par le Pakistan. L’identité même de cette nation la rend intolérante et tous les problèmes que l’on nomme aujourd’hui terrorisme ou intégrisme ne sont que la conséquence de l’état d’esprit qui a présidé à sa création. L’Etat pakistanais ne peut être « qu’éxotérique » ; en effet sa naissance n’est pas un phénomène basé sur une connaissance profonde de l’Islam nous dit Abdul Wahid. Pour lui, ce n’est qu’une manifestation émotionnelle de certains leaders mus par leur soif de pouvoir
   Abdul Wahid ajoute qu’il y a eu, dans l’histoire de l’Inde, des périodes ou zahir et bâtin étaient en équilibre, comme par exemple sous l’empereur moghol Akbar. Pendant près d'un siècle, il y eut alors une harmonie confessionnelle entre hindous et musulmans. Il précise que « la tolérance manifestée par l'islam n'était signe ni de faiblesse, ni de tiédeur. Au contraire, ce fut pour lui un temps de grandeur, de spiritualité rayonnante et de civilisation brillante dont de nombreux monuments restent d'admirables témoins. »
  
Selon lui Shah Jahan, qui construisit le Taj Mahal d'Agra fut le dernier souverain moghol à pratiquer le bâtin. Durant les décennies qui suivirent et principalement durant le règne d’Aurangzeb, le zâhir, avec son esprit d'intolérance et de puritanisme, prédomina.
   Aurangzeb était en opposition avec son frère aîné Dara Shukoh qui aurait dû régner à sa place. Ce dernier adepte du bâtin savait qu’il y avait une vérité dans d'autres traditions sacrées, notamment dans la religion hindoue, et affirmait que le Védanta non dualiste et le Tawhfd (doctrine islamique de l'Unité) telle que l'interprétaient les soufis, étaient essentiellement semblables. On dit que Dara Shukoh traduisit même les Upanishads en persan, il pensait que ces textes fondamentaux du Védanta exprimaient certaines vérités sous-entendues dans le Coran.

   Etait-ce ces longues randonnées dans les grands espaces de l’Asie qui rendaient les hommes plus sages ? C’est sans doute vrai, mais on ne peut que regretter qu’il n’y ait pas plus d’Abdul Wahids de par le monde, cela rendrait sûrement les relations entre les hommes plus harmonieuses.
   Malheureusement, il n’y a plus aujourd’hui de caravaniers parcourant les pistes d’Asie, ils ont été remplace par les CEOs jet-setting d’un continent à l’autre. Le vieux Ladakhi se souvient encore : « A l'époque où commença mon voyage et où je quittai pour la première fois les hautes terres de mon enfance, les populations himalayennes, dont nous étions, menaient encore une vie naturelle, paisible, rude et austère sans doute aussi, mais harmonieuse et empreinte de beauté. Perchés comme nous l'étions sur le "Toit du monde" nous devions constamment faire face au défi d'une nature écrasante qui nous obligeait à travailler dur pour subsister. Il fallait être dur soi-même et comme nous n'étions pas meilleurs que d'autres peuples, ayant aussi nos faiblesses humaines et nos mauvais instincts, notre existence d'Himalayens était loin d'être paradisiaque. Et pourtant ceux qui évoquent maintenant ce temps révolu en parlent presque toujours comme d'un paradis perdu. »

   A la fin de sa vie si bien remplie, il pense qu’avec la fin de l'ère des caravanes des valeurs humaines irremplaçables ont disparu de l'Asie. Pour lui, ces derniers ‘Himalayens’ vivaient en accord avec leur destinée, cheminant le long des pistes qui traversaient les immensités transhimalayennes. Personne ne songeait alors à s'insurger contre sa destinée : « On s'y conformait, on s'y identifiait. Cette acceptation comportait une attitude spirituelle d'adoration et de contemplation de la Réalité suprême dont la nature intacte faisait pressentir la majesté et la perfection. »
  
Ce dont il se souvient encore est que cette vie de caravaniers se déroulait à l'écart des futilités du monde dit « civilisé ». Elle demeurait : «  dans sa simplicité, sa pureté, sa lenteur, empreinte de sacré et totalement étrangère à la modernité profane de notre temps. »
  
Aujourd’hui ce sens du sacré a disparu, il ne le regrette pas, mais il le constate. Alors pour lui, la seule possibilité qui reste est « de la revivre symboliquement en accomplissant un cheminement intérieur qui, avec la grâce divine, pourra nous conduire vers d'autres altitudes. »
  
La vie d’Abdul Wahid Radhu est un épitomé de ce qu’était le Cachemire, où des races diverses, de confessions différentes, pouvaient vivre dans une certaine harmonie qui a malheureusement disparu. Le règne des kalachnikovs a remplacé la tolérance. Le zahir a pris la place du bâtin.
   Le Cachemire était socialement et politiquement loin d’être parfait mais les hommes, qu’ils soient originaires du Ladakh, de Gilgit, du Jammu ou de la Vallée, y vivaient ensemble, chacun avait sa place Pourra-t-on revoir un jour ce modèle de pluralisme culturel et religieux, seul l’avenir nous le dira.

© Claude Arpi 2007-2010

 


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