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Extrait du livre
La Caravane intérieure, de François Gautier

     En ce temps là, New Delhi faisait encore ville provinciale, avec ses grandes avenues ombragées, ses parcs magnifiques agrémentés de mausolées moghols, et ses ronds-points fleuris. Il y avait peu de circulation et les touristes n’avaient pas encore envahi Connaught Place (qui s’appelle aujourd’hui Rajiv Chowk), ni India Gate - sans doute une des plus belles perspectives du monde avec celle des Champs Elysées.

Nous prîmes un petit déjeuner dans un grand café à Janpath, parmi des hippies quelque peu hébétés après une nuit de fumette. Mais les choses “sérieuses” commençaient déjà : à l’hôtel Lodhi, nous rencontrâmes une délégation de dirigeants d’Auroville, qui étaient venus spécialement en avion de Pondichéry. On nous parla de “cet instant historique”, d’une “mission universelle”, d’un “moment du destin”. Mais je ne me rappelle plus de grand chose : Auroville m’intéressait toujours aussi peu ; et depuis mon arrivée en Inde, j’étais en suspens, attendant confusément quelque chose du destin.

En fin d’après midi, on nous emmena dormir en dehors de la ville  dans un petit ashram, qui était une succursale du grand Ashram Sri Aurobindo de Pondichéry. Nous découvrîmes une belle maison indienne à l’ancienne, comme on en trouve si peu aujourd’hui à Delhi, avec une immense pièce où trônaient les photos de Mère et de Sri Aurobindo (les matérialistes en eurent une apoplexie), des hauts plafonds striés de grosses poutres de teck, des grilles ouvragées à toutes les fenêtres et une vaste terrasse couverte de chaux. Dehors, des tamariniers centenaires courbaient leurs feuillages touffus sur un magnifique jardin de roses. C’était le soir, l’heure où l’Inde s’apaise magiquement : la chaleur s’estompe, les bruits meurent un à un et tout le pays se recueille, se tournant vers lui-même dans un festival de pujas et d’aarthis (cérémonies religieuses) avant la nuit.

Tout d’un coup, je ne sus jamais pourquoi, je m’emparai du livre « l’Aventure de la Conscience » de Satprem, montai sur le toit d’une des camionnettes Citroën et m’assis spontanément en tailleur, tel un yogi. Quelques images seront figées à jamais dans mon esprit : le soleil était juste en train de se coucher à l’horizon, dans un festival de rouges et d’oranges, sur fond de rizières vertes; au loin, on apercevait la silhouette d’un paysan qui rentrait des champs, le soc en bois de sa charrue sur l’épaule; des milliers de pies indiennes (minahs) piaillaient à tue-tête dans les manguiers. Tout était silence. Le monde ralentissait son rythme éternel avant de sombrer dans cet Inconscient qui fait oublier toutes les peines, toutes les souffrances. Et soudainement, une étrange paix descendit sur moi. Un calme olympien. Une certitude absolue. Sans penser, sans m’objectiver une seconde, j’ouvris au hasard l’Aventure de la Conscience, lus quelques lignes -  je ne me rappellerai jamais lesquelles. Et en un éclair, tout était dit. Tout était compris. Je sus infailliblement que j’étais enfin arrivé LA, où je devais être. Que par un miracle extraordinaire du destin, ou plutôt grâce à l’infaillible précision de la caravane intérieure, j’avais atteint cet Eldorado, que je cherchais confusément depuis si longtemps. En trois lignes, je sentis l’éternité, pressentis ces mondes inconnus, qui toujours nous font signe, sans que nous nous en rendions compte. Je compris et acceptai des concepts qui m’étaient - tout au moins dans cette vie - totalement étrangers : le karma, la réincarnation, l’avatar… J’étais en Inde. Enfin. C’était ma place, mon endroit, le pays auquel j’appartenais. Auroville était ma cité, là où je vivrai jusqu’au reste de mes jours. C’était pour cela que j’étais né.

-          JE SUIS RENTRE A LA MAISON, me murmurai-je simplement à moi-même.

© La Caravane intérieure. François Gautier Les Belles Lettres. 204 p. 2005.

 


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