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Bombay oh !

Par Martine Quentric

Ethnologue, Martine Quentric est aussi peintre, écrivain et conteuse.

 

     « Bombay », la bonne baie ou « Bom baia » selon les portugais, Mumbai en marathi en hommage à la déesse Mumba, voire même « Bollywood » pour ceux qui ne voient que par le cinéma, était une flottille de sept îles sur la mer d’Arabie. Elles ont été amarrées, reliées, mêlées.

 C’est une des portes de l’Inde : Inde laborieuse, Inde superficielle, Inde spirituelle, Inde miséreuse, Inde clinquante, Inde historique, Inde en pleine croissance, Inde folle et grouillante, Inde raffinée… !

 En un seul voyage, j’ai cru visiter plusieurs mondes : j’étais venue, invitée par Monsieur Mehta diamantaire, pour visiter son usine au nord de Bombay, j’ai croisé les dabbawallahs, emportant partout les gamelles, collectées loin hors ville, et livrées à temps pour le déjeuner de ceux qui travaillent au centre. J’ai vu courir les pani-wallahs, qui tirent l’eau du puits, sur Mahatma Gandhi Road et la livrent dans les quartiers où, ni l’électricité ni l’eau courante n’existent, ceux qui ne reçoivent l’eau que sous forme de déluges et d’inondations récurrentes, lors des moussons. J’ai logé dans un cinq étoiles qui puait le moisi et climatisait jusqu’au point de congélation ; mangé dans des restaurants qui paraissaient insignifiants et méritaient cinq étoiles. Écouté Ramesh Balsekar, tassée au milieu de disciples avides de paroles saintes et éclairantes. Visité l’Indian Gate et l’île d'Elephanta. Me suis bée d’étonnement devant la librairie de l’aéroport où trônaient pêle-mêle la spiritualité la plus haute et la pornographie la plus sordide. On m’a aidée comme jamais et escroquée avec la même ardeur. Comme deux millions de miséreux qui n’ont que la rue, j’ai regardé passer l’ostentatoire cortège d’une vedette ou de quelques politiciens bouffis d’orgueil. Dans la pulsion de ce capharnaüm, j’ai vu tailler des diamants très matériels mais aussi spirituels… 

 J’en ai eu le tournis et l’impression d’avoir tout manqué : il faudrait plusieurs vies pour rencontrer Bombay. Encore n’ai-je aperçu que Bombay, et rien ou presque de son magnifique écrin qu’est le Maharashtra !

 Alors je vais simplement vous parler de ce qui m’a touchée, émue.

 Bombay attire de nombreux migrants qui n’ont plus rien « au village », qui tentent leur chance. Privés de tout, ils sont prêts à inventer ou accepter n’importe quel travail pour survivre. Ces « petites mains » innombrables sont les « wallahs et wallihs » qui portent, tirent, pêchent, vendent, fleurissent, livrent, nourrissent, toujours petitement mais intensément. Ils font des journées de 18 heures, n’ont ni congés ni retraite. Ils surgissent de la nuit, se résorbent dans la nuit, omniprésents, invisibles.

 Théoriquement on roule à gauche, mais tout reste possible pour les camions bariolés, plus décorés que nos sapins de Noël ; les chars à bœufs, les charrettes à bras, les vélos disparaissant sous leur chargement, les scooters où trône toute une famille nombreuse, les bus souvent asthmatiques, simples ou à impériale, incapables de se redresser à force de surcharge du côté des portes, et dont certains ne tiennent que par la rouille ; les taxis, cocons douillettement retapissés, aux intérieurs ornés de divinités tendrement fleuries qui révèlent aussitôt la foi du chauffeur ; les rares voitures à chevaux pour touristes « qui se la jouent », tandis qu’au milieu ou au travers de ce chaos frénétique, surgissent et disparaissent les coolies portant le monde sur leurs têtes dans de larges paniers. Les vaches qui somnolent au milieu des rues, n’en sortent que chassées par les eaux montantes lors des moussons qui font couler et remonter toutes les ordures de la ville et de ses tréfonds. 

 Cosmopolite, accueillante, la ville voit s’entrecroiser toutes les religions : celles dites du Livre, celles qui découlent des Véda (autres Livres !), y compris les jaïns si soucieux de préserver toute vie, les parsis, fidèles zoroastriens, venus de Perse il y a 4 siècles, dont le nombre diminue tant qu’il faut craindre la disparition proche d’une tradition vieille de 25 siècles, et bien d’autres encore dont j’ignore l’existence mais qui donnent son dynamisme et sa grandeur à Bombay.

 C’est ainsi que j’ai eu l’immense privilège de rencontrer Ramesh Balsekar, disciple reconnu de Nisargadatta Maharaj, lui-même disciple de Ramana Maharshi. Instants hors-temps dans la démence urbaine avec l’impression de plonger dans l’Essence de l'Être, et de respirer enfin vraiment.

 Naturellement, les musulmans, les portugais, les anglais et toutes les traditions indiennes étant passées par Bombay, l’architecture y est incroyablement variée. La fameuse « porte de l’Inde » et la gare sont très anglaises, mais les temples divers, les églises, les mosquées, les tours du silence, les grandes demeures, nous emmènent chacune vers son « ailleurs ».

 Puisque tout et tous viennent à Bombay, la cuisine y est sans doute de terroir, mais aussi métisse. Quoi que vous recherchiez, vous le trouverez ici. Mes gourmandises locales demeurant les mangues pulpeuses, parfumées, fermes et douces, meilleures mangues de l’Inde dit-on, et les incontournables « bhelpuri ». Imaginez un beignet si léger qu’il pourrait s’envoler, et dedans tout ce que vous aimez, tout ce que vous désirez, tout ce que vous allez découvrir rehaussé de saveurs et d’épices connues mais magnifiées. Je conseille vivement de fermer les yeux pour mieux savourer.

 J’ai trouvé un peu de silence et de quiétude au musée. Quel bonheur d’avancer tranquillement au milieu de statues, de peintures, d’ivoires, posés sur trois niveaux un peu comme si on venait de déménager et qu’on attend de savoir où on mettra tout cela. Le raffinement des couleurs, des gestuelles, des matières, la présence de tous les symboles d’une sagesse profonde et très ancienne, la présence impalpable de ces êtres qui animent l’âme de l’Inde m’ont retenue de longues heures. J’ai acheté le catalogue espérant emporter l’enchantement dans mes bagages... 

 Enfin, je suis allée à Elephanta, l’île qui se nommait autrefois Gharapuri (l’endroit des grottes), fut rebaptisée par les portugais à cause d’une formidable statue de Ganesh (le dieu à tête d’éléphant) aujourd’hui disparue. Quelques fragments ont toutefois été transportés dans les Victoria Gardens. On estime que ces temples datent de 750 à 450 av. JC.

 J’ai pris le bateau près de l’Indian Gate. J’aime bien la douce impertinence qui fait juxtaposer ici un arc de triomphe anglais et la statue équestre de Shivaji Bhonsé, prince rebelle. Je n’oublie pas l’invisible mais prégnant souvenir des émeutes qui éclatèrent pour « accueillir » Georges V et la reine Mary en 1911, prélude à un long chemin vers l’indépendance.

 J’ai traversé la foule de badauds et marchands de beignets, bouteilles d'eau, casquettes, glaces, etc... pour embarquer. Quand le bateau s'est arraché du quai dans un nuage de gasoil, chacun a cherché le banc permettant de voir la mer. J’ai envisagé de grimper sur le toit, mais j’ai dû redescendre bien vite : le soleil et le bateau, en dessous, étaient brûlants là-haut. 

 A Elephanta, le bateau accoste au bout d'une longue jetée, un mini-train peut vous emporter au pied de la montée. Certains touristes et moi, avons choisi la marche à pieds.

 La montée vers les temples se fait entre deux rangs de marchands, genre "bouquinistes" qui vendent toute la quincaillerie pour touristes modestes ou sans goût : colliers de pacotille, dessins infantiles sur feuilles de banian, sculptures en vrai-faux marbre ou stuc de déités en tous genres : Ganesha, Shiva, Krishna et Radha, le Bouddha, Lao Tseu, et même Donald, le saint canard de Disney.

 La côte est très abrupte. Le petit train prévu pour en rejoindre le bas laisse ses touristes au pied des marches. Un commerce de "chaises à porteurs" rudimentaires, en bambou, attend les vieillards, cardiaques et paresseux. Tout en haut attend l'épreuve du guichet, auprès duquel de très nombreux singes observent tranquillement les visiteurs. Le prix varie grandement selon qu’on soit indien, résident ou touriste : de 10 à 500 roupies !

 J’ai pu pénétrer dans la gigantesque blessure, infligée à la montagne, pour dégager un temple aux dimensions imposantes. Quelques bas-reliefs, immenses et somptueux, décrivent Shiva et ses légendes. Tout au fond, dans l'ombre de la grotte et l'odeur prégnante des chauves-souris, apparaît le grand Shiva tricéphale qui fait la réputation d'Elephanta. Serein, majestueux, immuable parmi les piaillements et autres cris des visiteurs ainsi que les coups de sifflets des gardes qui empêchent les gamins d'escalader les statues, ou les incontinents d'uriner dans les coins sombres. 

 Après un moment, le groupe s'éparpillant et allant criailler ailleurs, je suis restée, tranquille devant son éternelle méditation, émue, fragile, attentive. La rudesse de la montée, la chaleur de l'après-midi, l'indigence des boutiques, les détritus, tout avait disparu. J’aurais pu rester des heures, simplement là. Mais le dernier bateau partait à 17h15, alors j’ai repris ma route, la joie au cœur d'être venue.

 Montée sur le toit terrasse du bateau malgré le soleil encore présent, le vent et mon chapeau m’ont protégée. Puis, la masse des promeneurs compliqua l’accès au quai, mais avec ténacité rien n’est impossible, surtout en Inde.

 J’ai quitté Bombay dans une sorte de brouillard, comme s’il était incroyable que je parte déjà. M. Metha, qui avait envoyé une voiture pour me conduire à l'aéroport, avait ajouté un colis de mangues... Oh, merci ! Au revoir Bombay, je reviendrai !

© La Nouvelle Revue de l'Inde - 2019

 


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