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Histoire de l'immigration juive à Bombay

Par Frédrique Lebelley

F. Lebelley est journaliste (anciennement à L’Express) et auteure de nombreux livres dont Célébrer la vie. Leçons de sagesse de Sri Sri Ravi Shankar, aux Presses du Châtelet.

 

     Qualifier Bombay de ville maximum dans un pays où le superlatif s'applique à tout comme une norme, pourrait impressionner le voyageur, qui ne vient pas là motivé par des rêves de fortune ou de gloire, mais par le simple souhait d’explorer cette jungle foisonnante en voie d'atteindre la population de l'Australie toute entière.

 Bombay, c'est sept îles fusionnées en une seule masse de cent soixante-dix kilomètres carrés, colonisée par une population panachée, débordante de toutes parts, qui dépasse par endroits le million d'habitants au km2. Une affluence qui inspira au Prix Nobel de littérature V. S. Naipaul, la crainte de « sombrer sans laisser de traces » dans cette marée humaine. Ou au journaliste et écrivain Suketu Mehta, mumbaikar de retour au pays, le sentiment que la solitude et l’intimité y sont devenus « le plus grand luxe » …   

 Qu'on appelle aussi Bombay ¨New-York de l'Inde¨ aurait en revanche de quoi rassurer le promeneur. Mais la topographie de la mégapole indienne en est à l'exact opposé. Ici, pas de quadrillage géométrique des rues pour mieux se repérer, pas d'indications assez claires, pas de feux de signalisation pour endiguer le rush souverain des véhicules, pas d’avertissement à l 'américaine « walk, don't walk » pour sécuriser le flot des passants … 

 Certes, rien n’y est conçu pour la flânerie, mais visiter Bombay ne se résume pas à une hantise agoraphobe… Reste à trouver un mode d'emploi pour y pénétrer et découvrir ce qui lui vaut sa réputation de « Cité des rêves ». 

 A ce moment-là, sans pilote, je l'abordais encore avec une défiance de chat.

 Il faut avoir déjà traversé la ville pour atteindre sa Porte d'entrée emblématique. Gateway est sur le front de mer, battu par le ressac, poubelle flottante par endroits, dans lequel sautent en riant des nuées de jeunes d'une vitalité éclatante.  Son arche monumentale couleur soleil, qui commémore à la fois l’accueil et le rejet de la puissance britannique, marque selon les guides le point de départ vers l'aventure. Pour appréhender la ville des extrêmes, ils suggèrent de prendre un verre dans la magnificence du Taj Mahal Palace puis, avec les services d'un tour operator, de sillonner les bidonvilles où la débrouille fleurit dans la misère. 

 Ce ne pouvait être mon plan. Je choisis de prendre un peu le large avant de revenir...

 Un article à écrire sur ce qu'il reste de la communauté juive dans le Maharashtra m'en offrit le prétexte.  Je prenais le ferry pour Alibag, reliée à Bombay par les eaux de leurs ports naturels.

 Les Bene Israël sont implantés dans la région depuis la nuit des temps.  Pas de quartier spécifiquement juif, pas de magasin casher autour de la synagogue d’Alibag, fraîchement repeinte en rose et blanc.  Le souci de marquer son territoire a depuis longtemps disparu. Mais à l'intérieur, le décor reflète un soin de la tradition tirée au cordeau...  

 Le rabbin était là. Vieil indien sans autre signe distinctif qu'une kippa ton sur ton sur ses cheveux blancs ... Il y était en compagnie de deux petites filles, aux prénoms hébraïques « indianisés », enthousiastes et fières de l'assister en ces lieux.  La synagogue était presque vide... Fataliste, le rabbin excusait les failles de sa poignée de fidèles, imparfaitement assidus aux offices religieux, par leur obligation de préparer le vin de Shabbat… 

 Beaucoup moins nombreux que par le passé, les Bene Israël n'habitent plus qu'une dizaine de villages côtiers d’où a migré la communauté juive de Bombay. L’Histoire ou la légende fait remonter leur origine probable à la douzaine de naufragés échoués sur le rivage indien après la disparition des dix tribus d'Israël, il y a plus de deux mille ans. Survivants de l'une d'elles ou galiléens fuyant les persécutions romaines, quoiqu’il en soit, leur ancienneté signifie des siècles de coexistence harmonieuse avec la population non juive de l'Inde. Libres de pratiquer le judaïsme et de se développer en communauté, ils étaient pleinement absorbés par la société indienne, tout en conservant un sens distinct de leur identité.  

 Aujourd’hui, ils poursuivent leurs traditions avec la même quiétude dans un mélange insolite de rigueur et de décontraction. 

 Fait exceptionnel, les Bene Israël sont probablement la seule communauté juive au monde à ne pas avoir connu d'antisémitisme… 

 Ce sont leurs pratiques conservatrices, fidèles aux exigences de la transmission, en dépit d'une complète absence de contact avec la communauté juive mondiale, qui les fit reconnaître officiellement comme « des Juifs à part entière à tous égards » par le rabbinat israélien  en 1964...  Soupçon levé qu'ils n'ont d'ailleurs pas tous apprécié puisqu'un certain nombre d'entre eux partis voir la Terre Promise s’y sont sentis déracinés et sont revenus finir leurs jours en Inde, dans le Maharashtra... Là où la question de l’identité n'est matière ni à débats ni à combats.

 Je reprenais le ferry, confiante, en direction de Bombay. Sans me douter combien le destin des Bene Israël m’éclairerait sur ce que le mastodonte recèle d’humanisme exemplaire… J’y découvrais une communauté à la fois étoffée après l’immigration des Bagdadis au XIXème siècle et celle des occidentaux qui ont fui la Shoah, modernisée par l’influence des modes de vie multiculturels apportés par les Juifs de passage et résolument identique par sa ferveur religieuse et son attachement à l’orthodoxie.  

 Ce samedi-là, une cérémonie de circoncision avait lieu dans l’une des trois grandes synagogues du centre-ville - Knesset Eliyahu. Je rejoignais la partie réservée aux femmes où je fis la connaissance de "Peninnah", professeur de français dans un grand lycée parisien… L’échange fut vite couvert par les cris de la mère épouvantée par la crudité de la mutilation rituelle de son nouveau-né, consentie non sans peine pour sceller l’Alliance de Dieu avec la descendance d’Abraham. 

 Un festin de célébration était ensuite prévu quelque part dans Bombay. Nous y sommes parties à pied… Shabbat oblige, Peninnah ne portait sur elle ni argent ni clés... Les mains libres, elle traçait son chemin, légère comme l'air, dans le chaos envoûtant des rues animées. Le regard prenait le temps de s’attarder sur l'incroyable mixité de cette ville, creuset de nombreuses communautés aux identités culturelles fortes, préservées… Ce n'était pas un spectacle en parallèle mais un sentiment d'être avec, dans un « fondu enchaîné » sans aspérités… 

 C’est dans un immeuble comme tant d’autres, habité par des familles d’origines différentes pratiquement à chaque étage : marathis, punjabis, keralites, gujaratis, bengalis, tamouls…  Qu’était offert le repas de la brith milah… Porte ouverte à tous les voisins pour un partage informel des plats préparés dans le respect le plus strict des lois de la cacherout… Sourires revenus de la mère sur le berceau de son enfant…

 A la nuit tombée, je suis rentrée à la guest house de l'Église paroissiale du Saint-Nom où je logeais... Atmosphère catholique authentique, chambre monacale, repas frugal, petits sablés blonds, jus de pomme doré… l’ensemble d’une simplicité paisible qui invite au recueillement… Je m’interrogeais sur cette bienheureuse singularité de Bombay… Sur cet ordinaire de l’harmonie dans la diversité qu’aucun attentat terroriste sectaire n’a pu sérieusement ébranler…  Pourquoi la communauté juive vit-elle depuis toujours ici avec une insouciance qu’elle ne connaîtra jamais ailleurs dans le monde … ? Pourquoi est-ce arrivé là et non pas dans les pays d’accueil qui se sont efforcés pourtant souvent de la protéger au mieux ? Qu’est-ce qui a rendu cela possible, ici ?

  J’ai beaucoup questionné et je n’ai pas eu d’explications autres que la réaffirmation de ce constat. Bombay n’est pas appelée indûment Cité des Rêves… D’accord… mais pourquoi ?

J’ai fini par me dire que la réponse était dans l’absence de réponse. A quoi bon mettre des mots sur un état d’esprit juste naturel ? Quand un art de vivre, bienveillant, en découle comme une évidence, à quoi servent les pourquoi ?  Au fond, on ne sait même plus… On vit ainsi tout simplement. Avec l’autre tel qu’il est.

 

 « Approfondissez vos racines et élargissez votre vision… » : le précepte de Gurudev Sri Sri Ravi Shankar pourrait être le secret de Bombay. La Cité de tous les challenges n’en manque pas d’essentiels à réaliser encore.

 

© La Nouvelle Revue de l'Inde - 2019

 


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