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Portrait d'une drag-queen

Par Justine Braive

     Shyenne Pepper n’a que quelques mois d’existence mais sa venue au monde a pris plusieurs années. Shyenne Pepper est né lors d’une soirée canadienne. Entouré de ses amis alors qu’il poursuivait ses études à Vancouver, Vijay* propose un thème pour ses 22 ans : « drag-queen », inspiré par l’émission américaine Ra Paul Drag Race. Émission salvatrice lors des longues soirées d’hiver où alors déprimé, il se sentait immédiatement réconforté. Il lui a fallu ensuite choisir un nom. Vijay aime cuisiner les épices de son pays, l’Inde, mais veut quelque chose d’universel. Exit le masala, le choix s’arrête sur le pepper (poivre en anglais). Quant à Shyenne, il a été seulement guidé par la jolie sonorité de la ville de Cheyenne dans le Wyoming.  Le « poivre de cayenne » se mue alors en Shyenne Pepper, après une légère liberté orthographique.

 Lorsque Vijay est revenu dans son Bombay natal, il a immédiatement souhaité faire monter Pepper sur scène. Plus exposé, il a eu peur lorsque maquillé et travesti, il circulait en taxi pour se rendre à ses premiers shows. Mais il n’a jamais essuyé de regard réprobateur. De même lorsqu’il s’est essayé au stand up dans les cafés-théâtres de Bombay. Pourtant, rien ne préparait le public à ce qu’une drag-queen apparaisse sur la scène mumbaikar. Encore moins à ce que Pepper lance, décomplexé, des blagues graveleuses. Surpris, l’un des spectateurs a souhaité le rencontrer après sa performance. Dans un français quasiment parfait, Vijay explique : « ce n’est pas toujours évident, un garçon pensait vraiment que j’étais une femme malgré le fait que j’ai dit lors de ma performance que j’avais une bite. Il n’a pas entendu que je suis un homme. Après la performance, il a demandé à l’hôte de me parler, j’ai dit que j’étais un homme. Il était juste choqué ». Rien à voir avec le public averti du Kitty Su, lieu de performance des drag-queens à Bombay ayant révélé Tropical Marca et Rani Ko-He-Nur. Lorsqu’il arpente la scène du Kitty Su, Pepper se sent comme un poisson dans l’eau. Vijay est méconnaissable tant sa transformation est totale. Seule sa voix permet de le reconnaître. Ce soir-là, Pepper anime la soirée avec une aisance déconcertante, présentant tour à tour les différentes drag-queens participant au show. Se succèdent alors différents univers. Une petite sirène enchaîne des pompes en chantant en playback « don’t cha » des Pussycat Dolls avant de laisser la place à un homme au déhanché viril arborant un sari élégant et des bijoux de la tête aux pieds. On oublierait presque qu’on est en Inde, pays où le conservatisme est de rigueur et où être drag surprend, choque et dérange. 

 Si Vijay sait où faire briller Pepper, cela est plus difficile dans son cercle familial. Son père ingénieur et sa mère médecin redoutent que son activité nocturne nuise à sa carrière d’économiste. Il est vrai que cela détonne dans son parcours tout tracé d’enfant aisé. Une école privée avec les filles Ambani, une année passée en France, une au Pérou, une au Canada, une thèse en économie... Si ses parents ne se sont néanmoins jamais opposés à son activité, ils sont incapables le voir sur scène. Ils préfèrent regarder les performances de leurs fils depuis un smartphone. Ce fut une autre paire de manche lorsqu’il a fallu les convaincre qu’un journaliste rende publique la queen Pepper dans Midday, un quotidien indien anglophone. Mais Vijay ne regrette pas cette parution.  Elle lève le voile sur un tabou et donne une image positive de son activité de drag-queen qui, selon lui, a rendu sa vie « plus facile et plus agréable » et a « développé sa créativité ». Il déniche des tissus sur Hill Road, crée de toute pièce des tenues évitant Zara ou H&M, apprend à se maquiller au grand dam de sa sœur aînée qui voit ses flacons se vider… Ses deux mains occupées libèrent ainsi son cerveau en tumulte, lui faisant oublier ses épisodes dépressifs. 

 Lorsqu’il n’est pas drag, Vijay ressemble aux jeunes que l’on rencontre dans les quartiers branchés du monde entier. Boots, pantalon relevé, coupe hipster, Vijay soigne son style. Il aime boire des verres avec ses amis au Bonobo dans le quartier de Bandra West, ancienne enclave portugaise désormais habitée par des stars de Bollywood. Il reconnaît que le Bombay qu’il connaît est une bulle. Son homosexualité est d’ailleurs ici mieux acceptée que dans son école catholique de Brive-la-Gaillarde où il a étudié une année. 

 Si Bombay reste une des seules villes ouvertes, une lueur d’espoir se dessine pour l’ensemble du pays.  Selon Vijay, bien que conservatrice, l’Inde aurait été sensibilisée durant des siècles aux questions de genre grâce aux « hijras », communauté composée de personnes transgenres et d’eunuques. En 2014, la Cour Suprême a d’ailleurs reconnu l’existence d’un troisième sexe. Un pas de plus donc pour la question du genre, idée maîtresse de la notion de drag selon lui : « drag, c’est l’exagération du genre, c’est le rejet du genre, c’est une caricature du genre, c’est subversif et politique, c'est excitant et surtout amusant. Pour être honnête, je ne peux pas vraiment définir être drag-queen, mais ce que je l’associe, c’est la liberté ». 

 Naviguant entre la communauté des drag-queens et ses amis, Vijay semble mener cette double-vie sans encombre. Double-vie tout de même car le discours de ses parents résonne encore, le faisant parfois douter de poursuivre. Il aurait déjà décidé de faire un « break ». Mais à peine ce mot prononcé, Vijay rit. « Ça me manque déjà, j’ai envie d’y retourner ». 

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* le prénom a été modifié

© La Nouvelle Revue de l'Inde - 2019

 


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